Ernesto Sábato, Le tunnel

Ernesto Sábato, Le tunnel
Couverture du livre Le tunnel de Ernesto Sábato
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Spécialiste en psychologie sociale du langage, Marie Carcenat s’intéresse aux représentations des acteurs du monde de l’art et de leurs rapports véhiculées par la littérature. Aujourd’hui, elle analyse la part de lui-même qu’un peintre peut investir dans un tableau à travers le livre Le tunnel du romancier latino-américain Ernesto Sábato.

L’auteur

Ernesto Sábato (1911-2011) est un intellectuel argentin reconnu. Après avoir suivi une formation en mathématiques et en physique, il commence, en France, une carrière scientifique au laboratoire Curie. Passionné d’art, il profite de son séjour dans la capitale française pour fréquenter le groupe des surréalistes. Après un retour obligé en Argentine au début de la Seconde Guerre mondiale, il enseigne à l’université de La Plata. Parallèlement, suivant les conseils son ami le peintre surréaliste espagnol Óscar Domínguez (1905-1957), il peint quelques natures mortes et une copie de l’Autoportrait de Van Gogh. Il écrit aussi des articles littéraires qui déplaisent au gouvernement Perón ce qui le contraint à quitter son poste. Il se consacre alors à l’écriture. Il privilégie les essais, le plus souvent polémiques car, depuis sa jeunesse, il est politiquement engagé. Pendant la dictature militaire par exemple, il œuvre à la libération de prisonniers et à la recherche de disparus, tout comme dès le retour de la démocratie, il établit, par un rapport d’enquête, le bilan de la junte militaire. En plus des essais, Sábato écrit plusieurs romans tout en continuant à peindre.

À 68 ans, atteint d’une maladie des yeux, il décide de se consacrer à la peinture. Dix ans plus tard, il expose une dizaine de tableaux au Petit Foyer du Centre Pompidou qu’il commente, puis en 1992, 36 peintures au centre culturel de Madrid. Néanmoins, d’après sa petite fille, craignant la critique, il diffuse peu sa production, se contentant d’un public choisi, invité, par exemple, à ses anniversaires. Ses peintures, huiles sur toile, généralement considérées comme néo-expressionnistes, présentent des scènes déformées, des natures mortes, et des portraits comme ceux des écrivains ou des philosophes qui l’ont influencé (Kafka, Dostoïevski, Poe, Virginia Woolf, Sartre, Nietzsche). Ses représentations rappellent souvent celles effrayantes des contes. Selon les dires de l’artiste lui-même, ses peintures ne sont pas agréables à regarder, elles produisent de la terreur.

Le livre

Le tunnel, premier roman de cet humaniste sombre, est sorti en 1948. Le thème, encore très contemporain, renvoie à la dynamique d’un féminicide froidement expliquée par son auteur, un peintre amoureux fou. L’homme, dans son délire de possession absolue, pourrait ne pas être peintre. Cependant, il l’est et l’intrigue commence par le récit d’une exposition permettant une remise en cause du métier de critique. Au fil du texte, apparaissent quelques « discussions mondaines » typique du milieu. Il est par ailleurs parfois question d’esquisses et de boîte de peintures. Trois peintres sont également mentionnés et enfin le meurtrier, une fois dans sa cellule, se remet à peindre.

Cependant, l’enjeu du livre n’est pas le contexte artistique, seulement suggéré. Il est dans le rapport au tableau, conçu comme porteur de l’expression de ce qui est vital pour l’artiste. Lors de la visite de l’exposition, la future victime est la seule personne à avoir fixé son attention sur ce que d’autres ont pu percevoir comme un détail du tableau, c’est-à-dire sur l’endroit, comme le souligne Daniel Arras, où peut se nicher l’investissement personnel du créateur. Pour le héros cette femme qui a su saisir ce qui était important dans son œuvre ne peut être que son âme sœur. Il se lance alors dans une recherche loufoque de cette âme sœur avant d’amorcer avec elle une relation toxique.

Sur fond d’interrogatoires rappelant l’acharnement policier, de quelques scènes socialement ancrées et d’autres plus étranges, l’important reste le partage exceptionnel de ce dont rend compte le détail du tableau. Le principal motif de Maternité était une femme regardant son enfant, tandis que dans le coin en haut à gauche, à peine perceptible, se trouvait une petite fenêtre permettant d’entrevoir une femme regardant la mer. L’auteur s’appuyant à la fois sur le thème de la fenêtre et sur la vue qu’elle offre, donne des pistes d’interprétation de ce qui dans ce motif l’intéresse tant.

Sábato, très exigeant avec lui-même, a détruit beaucoup de ses textes mais il a certainement laissé s’exprimer dans les détails de ses récits, beaucoup de lui-même. Ainsi que le suggère la quatrième de couverture, le livre est non seulement à lire mais aussi à relire.

 

Ernesto Sábato, Le tunnel, Seuil, « points », 1995 (1978), 140 p.