Fabien Boitard est un peintre français. Actuellement représenté par la galerie Pauline Renard, il a participé à de nombreuses expositions dans des institutions publiques. Œuvrant dans le registre figuratif, il est à l’origine de la polyfacture, méthode visant à combiner des factures appartenant à différents registres visuels. Réfléchissant à la façon dont chaque gestuelle implique une symbolique spécifique, il donne à voir l’articulation entre la peinture-matière et la peinture-sujet propre à cet art. C’est pour cette raison qu’il est l’invité de la rubrique « méta ».
Orianne Castel : On a parlé de votre représentation des humains, mais j’ai voulu faire un entretien spécifique sur vos nus puisque, nous l’avons déjà évoqué, une des spécificités de votre démarche réside dans le fait que vous vous essayez à chaque genre de la peinture, et le nu en est un. Nous allons venir très vite à ce qui distingue vos nus des nus classiques mais, pour commencer, j’aimerais parler de ce qui vous en rapproche : le choix de corps, à ma connaissance, uniquement féminins. Pourquoi ?
Fabien Boitard : J’ai pu aborder le nu masculin pendant mes études aux Beaux-Arts, mais c’est vrai que je ne l’ai pas développé plus que cela, sans doute parce que je préfère les femmes dans la vie. J’espère pour la suite reprendre ce genre qu’est le nu car je ne l’ai pas encore abordé de façon sérieuse. Je dois en compter moins d’une vingtaine alors que je prends chaque fois beaucoup de plaisir à en faire. Le nu féminin est un endroit qui touche au classique par sa thématique, à l’érotisme également mais aussi aux interdits propres à chaque époque. J’y ai souvent mis mon rapport à l’autre sexe, parfois de façon provocante. Même si ce n’est pas le seul, c’est le genre idéal pour provoquer. J’ai en tête l’Olympia de Manet et Une moderne Olympia de Cézanne. Je pense au tollé que ces nus ont pu susciter au sein de la société bourgeoise, comme on nous l’a raconté dans les cours d’histoire de l’art. Cette idée d’un champ pour provoquer, par le style et les mœurs, me plaît. À certains moments de l’histoire, ce fut un espace autorisé pour les artistes et interdit pour le reste de la société, un genre où le bourgeois pouvait s’encanailler en acquérant une part de l’intime du peintre. C’est aussi un registre dangereux où l’on se tient comme sur un fil entre érotisme et pornographie, bon goût et vulgarité. Le corps peut y être malmené ou sublimé.

O.C. : C’est vrai qu’on est loin des chastes vestales et Vénus. Chez vous, non seulement il n’y a ni drapés ni feuilles de vigne, mais les poses sont assez impudiques. Même dans ce tableau, qui est peut-être votre nu le plus sage, la femme n’a pas le regard vague de l’Olympia de Manet. Elle montre ses parties intimes, sans aucune gêne, en nous souriant. Pourquoi ce choix ? Est-ce que le nu, à l’époque contemporaine, à l’ère des réseaux, se doit d’être exhibitionniste, voire un peu vulgaire ?
F.B. : Pour moi, ce tableau est une provocation gentille. Je ne sais plus si j’envisageais alors d’en faire une « pisseuse ». Au final, c’est une jeune fille qui cache dans ses mains un trésor, peut-être un beau coquillage trouvé sur la plage, sans se douter qu’elle montre, à son insu et naïvement, un autre trésor. L’époque contemporaine a du mal avec les jeunes filles ou les jeunes hommes nus. C’est un terrain glissant. Ici, son regard se fait complice et joueur, et j’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser ce dessin. J’en ai fait deux versions. Je ne pense pas qu’il soit ici question de vulgarité mais cette peinture est intéressante car elle met au jour nos conflits intérieurs, notamment celui du rapport à la nudité de notre époque. Pour souligner cette ambiguïté, je suis parti d’une image prise sur internet et, quoi de mieux comme banque d’images qu’un site pornographique ou de charme ? J’ai tapé « fille nue plage » dans le moteur de recherche. J’ai délibérément rajeuni le modèle pour le rapprocher d’une fillette.

O.C. : La jeunesse de cette femme ne m’a pas frappée mais puisque vous parlez de sites pornographiques j’ai vu que vous aviez peint plusieurs femmes lesbiennes et dont on sait qu’elles sont homosexuelles parce que les situations représentées sont d’ordre sexuel. Je conçois qu’en tant qu’homme hétérosexuel vous ayez plutôt envie de peindre des corps féminins, mais pourquoi cette apparition de la sexualité, qui n’est pas obligatoirement le sujet du nu et qui est souvent plus suggérée que montrée ? Le nu aujourd’hui est-il nécessairement sexuel ?
F.B. : Notre société est porteuse de plusieurs paradoxes et le genre du nu permet de les pointer tout en restant « classique ». Il n’y a jamais eu autant de facilités qu’à l’heure actuelle pour accéder à des images de charme ou de pornographie et, en même temps, je trouve la jeune génération très pudique, voire maladivement pudique. Peut-être est-ce parce que, jeune enfant, j’ai grandi dans une famille naturiste. On se mettait régulièrement nus et, aux beaux jours, on passait nos week-ends dans un club naturiste. Par ailleurs, mon frère et moi passions l’été avec mes parents dans un camping naturiste où on rencontrait d’autres familles. J’en ai de bons souvenirs et le corps était un objet montré mais jamais vulgaire. Un corps nu n’est jamais vulgaire, il le devient avec ses accessoires, ses vêtements ou encore une attitude inappropriée. Très tôt, j’ai beaucoup aimé voir le corps féminin, jeune ou vieux. J’ai d’ailleurs, par l’observation, beaucoup appris sur l’anatomie du corps. Cette expérience me sert sans doute encore beaucoup pour ma peinture. Je la conseillerais presque pour un jeune étudiant en peinture.
Pour ce qui est du tableau plus haut, c’est encore une petite provocation qui m’a surtout permis une recherche formelle en dessin, en polyfacture. Je suis ici aussi parti d’un document photographique trouvé sur le Net mais je l’ai, là encore, rapidement abandonné pour un dessin plus libre. C’est vrai que les scènes peuvent être à caractère sexuel suivant la source des documents que j’emprunte. Peindre un nu pour le nu est pour moi assez ringard. Peindre un corps lascivement posé et drapé pour s’exercer aux ombres et lumières me correspond peu. Cela ne raconte rien pour moi : il manque quelque chose.

O.C. : Le choix des scènes à caractère sexuel n’est pas non plus anodin et il y a chez vous beaucoup de scènes de sexe, disons, non conventionnelles. Je pense à un tableau représentant deux femmes faisant l’amour avec des masques nucléaires, ou à celui-ci, dans lequel deux hommes lèchent les aisselles et les pieds d’une femme, qui dérange aussi par sa violence, visible dans le sein rouge sang. De quelle image vous êtes-vous inspiré ?
F.B. : Oui mais ce ne sont pas des masques nucléaires -je ne crois pas que ça existe-, ce sont des masques à gaz. Les personnages tiennent aussi un drapeau français bleu/blanc/rouge car, avec cette œuvre, j’ai tenté de retranscrire une ambiance alors irrespirable en France. Ces femmes ne font pas l’amour, elles sont entre copines et cette image m’a servi plusieurs fois pour différentes histoires. Un autre tableau reprenant cette composition montre, par exemple, une des jeunes filles proposer à l’autre une pomme.
Concernant l’œuvre dont vous parlez, je ne suis pas parti d’une image existante. Mon ex-compagne, la mère de mes enfants, l’a inspirée. Ce n’était pas une relation sereine et j’ai ici voulu la traiter en princesse despotique. Je me suis représenté en différents endroits lui léchant le pied et aussi l’aisselle. Je devais aussi m’en vouloir. C’est, je pense, le dernier portrait que j’ai fait d’elle avant notre séparation. Elle a posé à contrecoeur et je n’ai même pas pris le temps de faire en sorte que son portrait lui ressemble tout à fait. Ce n’est pas ce qui comptait ici. Je pensais aux différents portraits que Picasso a faits de ses femmes. Quelques clins d’œil ou citations sont d’ailleurs visibles comme le lustre qui éclaire la scène ou encore l’oreiller. C’est presque un collage. Je peins rarement de cette façon en assemblant des éléments. Généralement, je préfère quand ils sont imbriqués. J’aime quand les intentions se combinent pour décrire le sujet. Ici, la partie haute du modèle est plus photographique alors que la partie basse, à partir de la poitrine, relève plutôt du dessin.

O.C. : Vous parlez de la composition en deux parties et il me semble qu’au-delà des sujets, il y a une influence de la pornographie dans la construction même des images, dans les cadrages notamment. Je pense à tous vos plans serrés sur les sexes féminins, mais aussi à ce tableau qui montre, en tordant la réalité, toutes les zones érogènes et érotiques du corps féminin en même temps. On peut dire que c’est du cubisme mais n’avez-vous plutôt voulu dialoguer avec les images contemporaines de la sexualité ?
F.B. : Oui, la pose dans cette toile reste cohérente. Par un jeu de cadrage mais aussi de raccourci, les attributs sexuels du corps féminin comme l’anus, le sexe, les poils et le sein se retrouvent proches les uns des autres. C’est un condensé d’attributs sexuels réunis par le point de vue. C’est un jeu formel où chaque intention contribue à la lecture du tout malgré les ruptures. Je reprends évidemment une pose très banale en pornographie, où l’on exhibe crûment plus que l’on suggère. Ce tableau date de 2012 et effectivement j’étais enclin à ce genre de pose alors. Mon jeune âge a sans doute contribué à ces choix très sexués et provocants. J’imagine que ce sont des choses qui évoluent en vieillissant. Mes futurs nus seront, je suppose, différents dans leurs priorités. J’ai aussi beaucoup regardé les obsessions formelles de Picasso, et le sexe féminin est souvent présent. J’aimais ses différentes réponses et la diversité des formes qu’il inventait pour le suggérer. Matisse était lui beaucoup plus pudique, les cuisses dans ses dessins sont beaucoup moins ouvertes.

O.C. : J’évoquais vos œuvres dans lesquelles le sexe féminin occupe une place centrale. Ce cadrage fait inévitablement penser à L’Origine du monde de Courbet. Or ce sont à chaque fois des compositions dans lesquelles le sexe féminin se trouve très texturé par rapport au reste. C’est un peu comme si vous aviez apposé à cet endroit plusieurs couleurs et que vous les aviez ensuite mélangées avec un pinceau. Personnellement, ces sexes m’évoquent presque une palette. Est-ce que, par rapport à votre démarche de polyfacture, il y a ici une volonté de mêler l’idée de désir à celle d’origine de la peinture ?
F.B. : Il y a des sujets comme celui-ci où, quelle que soit notre manière de peindre, le tableau fera référence à un maître ayant œuvré avant nous. Le sexe féminin est maintenant lié pour l’éternité à Courbet. On ne peut plus en représenter sans faire référence à L’Origine du monde, malgré nous. C’est comme les tournesols « de » Van Gogh. Ces artistes ont réussi le tour de force de faire d’un sujet le leur. C’est comme ça et personne n’y échappe.
Ici les couleurs sont posées dans une flaque de peinture très liquide. Le reste est là comme un décor pour orienter la lecture… pour déposer la flaque : qu’on puisse lire ce sexe comme un sexe en le contextualisant. C’est le centre de la toile… le sujet. Ici le cadrage serré reprend les codes de la photo pornographique. Je voulais un sexe montré mais paradoxalement « couvrant », comme une flaque de peinture. Je voulais expérimenter une façon qui décrit en couvrant. Cette technique a donné de nombreux petits formats par la suite, des tableaux en shaped canvas que j’ai appelé fanion. Leur forme triangulaire est inspirée du sujet, du sexe féminin.

O.C. : Vous n’allez peut-être pas être d’accord, mais pour moi un seul de vos nus est véritablement érotique — les autres me semblent davantage pornographiques. Il s’agit de celui représenté dans votre série Léda et le cygne. Il me semble qu’avec la forme du roseau, etc., on est davantage dans la suggestion que dans la représentation explicite. Mais précisément, dans votre classification, vous ne l’avez pas rangé dans vos nus : vous l’avez classé dans une rubrique à part. Pourquoi ?
F.B. : Je suis tout à fait d’accord avec vous. Le thème antique de Léda et le cygne n’est que suggestion. Zeus s’est changé en cygne pour mieux approcher Léda et l’enfanter de deux œufs qui donneront Castor et Pollux. Ici Léda est à l’envers. C’est son reflet qu’on voit, pas elle directement, et, comme vous le dites, la forme du roseau est phallique comme dans la nature. J’ai dû faire au moins six versions de ce thème en reprenant presque à chaque fois cette composition. Je ne savais pas où le ranger. Je ne l’ai pas mis avec les nus et je n’ai pas non plus opté pour la rubrique bestiaire malgré la présence du cygne. Il fallait bien le mettre quelque part. Cette série aurait pu être dans les deux.
Ce qui m’a séduit dans ce thème, c’est finalement la façon dont les artistes se le sont approprié car c’est un sujet très érotique qui a été peint par des générations de peintres. Certains, par exemple, ont prêté au cygne un cou de 3 mètres de long et l’ont fait passer par tous les interstices du corps féminin. J’ai pour ma part choisi de ne montrer que le reflet à l’envers du sexe de Léda. Le cygne est flou, l’onde argentée dans l’eau posée au couteau est le seul indice physique de la présence de Léda. Les joncs sont des flaques de peinture et chaque élément a sa propre facture. L’espace dans la toile est sens dessus dessous. Je mets à contribution le spectateur pour recréer cet espace et le rendre cohérent.

O.C. : Pour terminer avec un autre mythe, je voudrais que vous nous parliez de votre interprétation du sujet biblique Susanne et les vieillards. Dans ce tableau aussi les corps féminins sont érotiques et non pornographiques mais les vieillards, en revanche, et même « l’auréole » assez explicite dans laquelle ils apparaissent, ne relèvent pas du même registre. Quel est le rapport qu’entretient votre peinture au mauvais goût et peut-être entre le nu et le mauvais goût ?
F.B. : En fait je suis athée et même pas baptisé. Ma culture est d’origine chrétienne car ma famille vient de là mais mon catéchisme est très limité. J’en ai reçu quelques bribes par ma mère mais mes parents sont de la génération 68 et ont eu la bonne idée de me laisser religieusement vierge de toute idéologie, ignorant de la question de Dieu. Je ne connaissais pas non plus les tableaux des différents peintres qui ont abordé ce thème avant moi. C’est un ami qui a suggéré ce titre une fois la toile finie. Cette référence biblique à Suzanne lui semblait évidente. Il m’a raconté l’histoire de Suzanne et les vieillards que j’ai pu par la suite voir ici et là. J’ai été fasciné par le fait que se nichait dans ce récit de l’universel. Car, en effet, j’ai eu l’intuition de cette histoire sans la connaître par la culture. C’est assez rare mais j’ai constaté quelques fois que ce que j’avais peint était « plus intelligent que moi ». C’est une expérience esthétique que j’ai notamment pu ressentir lorsque j’étais étudiant aux Beaux-Arts.
J’ai ici représenté au second plan de vieux randonneurs naturistes cherchant sur une carte leur chemin. Deux jeunes femmes au premier plan s’éloignent. L’une plus mature cherche à protéger la seconde plus jeune et abîmée. Le tout se passe dans un espace naturel, elles ont les pieds dans un massif de marguerites. Au-delà du thème religieux, je soupçonne les peintres d’avant d’avoir vu dans ce sujet un prétexte tout trouvé permettant de représenter la beauté d’un corps, comme pour Léda. Ce thème est une bonne excuse, une occasion de peindre la jeunesse, sa beauté et le caractère intemporel et universel du désir des vieux pour elle.

Certaines œuvres de Fabien Boitard sont visibles en ce moment dans l’exposition « Valise Cabine » qui se tient jusqu’au 26 septembre à la galerie Pauline Renard.
