Fabien Boitard: peinture politique, polyfacture et figuration

Fabien Boitard: peinture politique, polyfacture et figuration
Fabien Boitard, L'hémicycle bleu, 2015. Huile et acrylique sur toile, 138 x 190 cm. Collection privée, Berlin.
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Fabien Boitard est un peintre français. Actuellement représenté par la galerie Pauline Renard, il a participé à de nombreuses expositions dans des institutions publiques. Œuvrant dans le registre figuratif, il est à l’origine de la polyfacture, méthode visant à combiner des factures appartenant à différents registres visuels. Réfléchissant à la façon dont chaque gestuelle implique une symbolique spécifique, il donne à voir l’articulation entre la peinture-matière et la peinture-sujet propre à cet art. C’est pour cette raison qu’il est l’invité de la rubrique « méta ».

 

Fabien Boitard, Sans titre, 2012. Huile sur toile, 50 x 44 cm. Collection de l’artiste.

 

Orianne Castel : Nous entamons aujourd’hui le dernier de la série de neuf entretiens consacrés à votre travail et, pour cette ultime discussion, je souhaiterais que nous abordions vos tableaux explicitement politiques. Lors de notre conversation du mois dernier, nous avions évoqué cette œuvre montrant deux femmes porteuses de masques à gaz sous un drapeau français ; pourriez-vous nous en parler plus précisément. À quel moment politique renvoie cette œuvre et pourquoi ce traitement ?

Fabien Boitard : Je pense que l’origine de ce petit tableau répondait à un contexte politique particulier. Je me demande s’il ne s’agissait pas de la fin du mandat de Nicolas Sarkozy. Il devait sans doute y avoir une ambiance répressive. En tout cas, c’est l’impression dont je me souviens. Ça ne devait pas sentir la démocratie exemplaire pour que j’associe un drapeau français à des masques à gaz. Ce tableau fait partie des petites choses qui viennent toutes seules, par hasard.

 

Fabien Boitard, Dragon… d’après souvenir n° 1, 2023. Huile sur toile, 200 x 148,5 cm.

 

O.C. : Dans la mesure où la République est souvent représentée par une femme, j’avais en effet interprété l’apparence grotesque de ces femmes comme une sorte d’allégorie nationale dysfonctionnelle. Vous utilisez une autre figure métaphorique, il s’agit du dragon ; pouvez-vous nous expliquer sa fonction qui, je crois, relève du champ politique ?

F.B. : Oui tout à fait, j’aime bien cette idée de la double Marianne.

Comme souvent, je me sers de l’actualité pour lancer de nouveaux projets. Le Dragon est un sujet qui est apparu dans mon travail à la suite du 7 octobre 2023, quand le Hamas a attaqué Israël. J’avais envie de peindre un dragon depuis plusieurs semaines ; l’idée cheminait doucement, mais je ne savais pas encore sous quelle forme il viendrait. Il se trouve que j’avais préparé un fond flou, pour un autre projet – un grand format de Branches en fleurs –; il était prêt à accueillir mes fleurs lorsque l’attaque est survenue. La première chose que je me suis dite, c’est qu’« ils avaient réveillé le Dragon ». C’est-à-dire que l’attaque du Hamas offrait l’occasion d’une riposte que j’anticipais démesurée, vengeresse et destructrice. Il n’était pas nécessaire d’être un génie pour se douter que le gouvernement israélien d’extrême droite profiterait de l’attaque pour la rendre au centuple…

Le titre exact de la toile est Dragon… d’après souvenir, comme si je l’avais déjà rencontré. Un souvenir bête et méchant, comme l’ont été les différentes formes du fascisme dans notre histoire récente. Le dragon est devenu pour moi une représentation de cette idéologie qui rampe actuellement en Occident. Mon dragon s’est nourri de cet événement en train de se faire ; il est advenu par l’actualité. « La bête de l’événement », comme dirait l’autre… était là.

Avec toute l’énergie nécessaire pour faire émerger la bête, j’ai fait le choix de mes armes pour aborder ce nouveau projet : le souvenir comme protocole et le beau geste en guise d’épée. Il fallait que le geste soit juste. C’est pourquoi il m’a fallu attendre quelques jours, le bon état d’esprit, pour pouvoir le poser. Je n’avais pas droit à l’hésitation ni à l’approximation. Toile au sol, j’ai terrassé le dragon.

 

Fabien Boitard, Bâillon n° 5, 2020. Huile sur toile, 33 x 24 cm.

 

O.C. : Pour en revenir à vos portraits sans visage, une de vos œuvres montre un autre visage masqué ; il s’agit du portrait d’un homme arborant un masque chirurgical. Ce tableau a été réalisé au moment de l’épidémie de Covid ; son titre est intéressant puisque vous l’avez nommé Bâillon n° 5. Vous avez par ailleurs choisi d’accentuer la perte d’identité du visage en le rendant flou et vous avez décidé de « salir » ce visage, par une tache marron. Pourquoi ?

F.B. : Oui, comme vous le dites, cette tache marron a une fonction de salissure. C’est un accident que j’ai laissé. Je convoque le sale. Elle se voit d’autant plus que le fond est flou. Il devient support, agit comme un plan, ce qui permet de composer avec des intentions. Ici, j’ai choisi un geste en rupture, généreux en matière. Posé autoritairement et sans ménagement, j’ai peint un masque comme un bâillon. Cette image a d’ailleurs été choisie pour illustrer un article du Monde diplomatique dénonçant une atteinte aux libertés publiques. Au départ, le personnage de ce tableau aurait dû intégrer la série des Grimaces mais une nouvelle actualité s’est imposée avec le COVID. Comme beaucoup de gens, j’ai vu dans l’obligation de porter un masque la volonté de faire taire plutôt que celle de prendre soin. Pour moi, il s’agissait de marquer les esprits en couvrant la bouche des citoyens. L’autre devenait l’image de notre propre soumission, une façon de dire : « Conformez-vous. »

 

Fabien Boitard, Le Portrait, 2021. Huile sur toile, 106 x 150 cm.

 

O.C. : Il y a dans votre œuvre d’autres portraits dans lesquels on ne peut voir les visages des personnes représentées ; ce sont vos Puissants. Ce sont des tableaux pour lesquels vous peignez l’image d’une personne avant de déchirer la toile pour faire disparaître le visage et apparaître une cravate qui révèle une autre image peinte au verso. Nous avons déjà parlé du premier que vous avez fait, celui du président Emmanuel Macron, mais il y a aussi un portrait de Bernard Arnault, personnage très actif dans le milieu de l’art. Pouvez-vous nous en dire plus ?

F.B. : En effet, j’ai fait plusieurs Puissants. Dans cette série, je convoque le portrait, un genre classique dans l’histoire de la peinture. Ils sont « bien peints », -ça aurait pu être des commandes- dans le sens où je convoque tout le métier des beaux-arts. J’ai pris le temps de faire bien/beau avant de détruire ce que j’avais peint car, pour moi, il n’y a aucun intérêt à détruire quelque chose de mal fait ou, pire, de fait par quelqu’un d’autre. C’est facile d’être iconoclaste avec le travail d’un autre. Il n’y a aucun enjeu. En détruisant mes propres peintures, bien exécutées, j’adresse un message aux peintres qui ont tendance à sacraliser l’image. Il faut être capable, pour rester libre, de faire bien ET de détruire. Avec ces « Puissants », je blasphème en attaquant l’image/peinture. Ainsi, je m’en prends aux puissants mais aussi aux peintres réactionnaires, idolâtres d’une peinture historique, classique, souvent laborieuse. C’est une façon de leur dire qu’en peinture tous les gestes comptent, tous les gestes disent quelque chose et que, parfois, paradoxalement, détruire permet de montrer le métier c’est-à-dire l’engagement du peintre dans un geste à portée politique/esthétique. Support/surface nous a fait prendre conscience de la matérialité du support/peinture, que j’associe ici à la figure car la figure n’empêche pas le jeu formel.

Mon tout premier Puissant était effectivement Emmanuel Macron que j’ai cravaté en reprenant l’image officielle du président posant dans son bureau. C’était à l’époque où les citoyens entraient dans les mairies pour décrocher ou retourner ce portrait. L’exposition Grimaces qui s’est tenue à la galerie Derouillon à Paris en 2019 exposait ce portrait du président cravaté face à une quinzaine de Grimaces, accrochées en ligne comme un tir de mitraillette.

J’ai ensuite continué avec les vanités des portraits de puissants sur la cravate desquels apparaissaient des têtes de morts sous forme de motif. Pour faire apparaître, il faut détruire. Détruire pour montrer. C’est un geste radical. Dans ces portraits, l’arrière de la toile devient un support comme le flou peut l’être pour un bâillon.

Pour ce qui est du portrait de Bernard Arnault, je l’ai fait à l’occasion du week-end des FRAC pendant le COVID. Sur le verso de la toile, j’ai peint le motif bien connu des sacs Louis Vuitton, si bien qu’une fois cravaté, le visage de Bernard Arnault s’est retrouvé caché par le trou dans la toile mais arborant une jolie cravate Louis Vuitton. C’est donc un portrait plutôt qu’une vanité. Si les puissants peuvent détourner l’art pour vendre des produits, l’art peut aussi se défendre en faisant leurs portraits. Je n’ai plus ce tableau en ma possession. Il est parti vers Rouen à deux pas de l’endroit où réside le mécène concerné, m’a-t-on dit. C’est un portrait contemporain dans son esthétique, dans ce qu’il convoque, dans ses codes et dans son message : où s’arrête l’art du mécène ?

O.C. : Justement, si je vous interrogeais sur Bernard Arnault, c’était en raison de son rôle de mécène. Si l’on observe la programmation de la Fondation Vuitton, on peut dire qu’elle expose des artistes déjà largement reconnus par les grandes institutions internationales et qu’elle défend une ligne plus moderniste que militante. Vous venez de faire référence aux FRAC, qui eux sont publics, et proposent une ligne différente. On peut dire qu’ils présentent des œuvres plus politiques mais qui sont souvent discursives, contextuelles, transdisciplinaires. Cet angle est intéressant mais il ne me semble pas non plus représenter à lui seul tout l’art d’aujourd’hui ni non plus le vôtre. N’est-il pas utile que les deux approches coexistent et comment vous situez-vous ?

F.B. : L’institution peut être conservatrice. Elle a du mal à hiérarchiser les différents enjeux du moment. Aujourd’hui la peinture figurative est partout et il peut être tentant pour certaines institutions de pratiquer l’iconoclasme en renvoyant dos à dos Rembrandt et Mickey. En ce sens, d’ailleurs, institutions publiques et privées se rejoignent. Les premières en affirmant que le beau et le moche se valent également, les secondes en mettant sur le même plan œuvres d’art et produits de consommation, ce qui revient à dire que les deux types d’objet sont également beaux et vrais. C’est évidemment faux. Au moment même où ils annonçaient « la mort de la peinture », les centres d’art ont fait entrer « le mal fait ». Je ne dis pas que l’idée de « mal fait » n’est pas intéressante à explorer mais je pense que mal dessiner demande une pratique fine du dessin, que ça ne consiste pas à proposer un dessin par défaut, faute de savoir dessiner. Pour moi cette inversion des valeurs, qu’on retrouve aujourd’hui également dans les mots, est très perfide. C’est un premier pas vers le fascisme. Cependant, pour en revenir à votre question, il n’y a plus de hiérarchie mais je préfère quand même cela aux sujets imposés. Chacune des élites/institutions, privée ou publique, s’adresse en effet à différents visiteurs mais les codes sont connus et chacun peut se situer.

Pour ma part en tant qu’ancien élève des beaux-arts, je suis de facto issu de l’institution publique mais j’ai décidé d’emprunter une voie où je m’autorise tout, par principe. C’est une voie risquée. J’emploie la figuration car je tiens à emmener tout le monde dans ma peinture parce qu’avec la figuration, tout est identifiable. C’est déjà subversif en soi de vouloir s’adresser à tout le monde mais c’est aussi dangereux car si le puissant risque son honneur, l’artiste, s’il est pertinent, risque son pain ou la prison.

 

Fabien Boitard, Grimaces n° 61, 59 et 60, 2026. Huile sur toile, 33 x 24 cm. Collection de l’artiste.

 

O.C. : Revenons au « cravatage » du président Emmanuel Macron. Les décrochages de ses portraits dans les mairies ont été lancés par des militants écologistes d’ANV-COP21 à partir de février 2019, afin de dénoncer l’inaction climatique du gouvernement, l’idée étant de montrer symboliquement « l’absence » du président face à l’urgence écologique. Un autre des grands moments de contestation de sa politique a été celui de ce qu’on a appelé « La crise des Gilets Jaunes ». À ce moment-là, vous avez réalisé la série des Grimaces, une cinquantaine de toiles montrant des visages défigurés. Quel était votre but ?

F.B. : Pour tout dire, et pour remettre les événements dans l’ordre, j’ai commencé la série des Grimaces pour rejouer le portrait aujourd’hui, retravailler ce genre par la polyfacture. Je l’ai fait en maltraitant les expressions comme la police maltraitait alors les visages des Gilets jaunes. On se souvient tous des nombreux éborgnés des manifestations. De cet exercice est née une série que je continue d’alimenter régulièrement de nouvelles « grimaces ». Tout cela évolue. À l’époque, il fallait le nombre pour traduire la foule de mécontents. La polyfacture m’a ici aidé à composer leurs expressions, leurs grimaces.

O.C. : J’ai choisi comme image d’ouverture de notre entretien cet hémicycle entièrement bleu, passé à droite peut-être ? J’aurais tendance à vous situer sur le bord gauche de l’échiquier politique mais, dans le champ de l’art politique français, lui aussi plutôt de gauche, votre travail occupe une place très singulière. Je dirais que c’est un art social là où l’on a plutôt l’habitude de voir des œuvres sociétales, que votre pratique semble plus portée par la question de « qui détient le pouvoir » que par celle de « qui est représenté ou qui a le droit à la parole ? ». Êtes-vous d’accord avec cette distinction et à quoi selon vous est-elle due ?

F.B. : Si l’hémicycle est bleu c’est parce que c’est celui de l’Europe et je suis très content que ce tableau soit chez des particuliers berlinois. Effectivement, je suis de gauche et, franchement, à part avoir une mentalité purement individualiste et opportuniste, je ne comprends pas qu’on puisse être autre chose que de gauche sans être malhonnête à tous les niveaux : intellectuellement, économiquement, écologiquement.

Dans cette toile, j’ai voulu traiter les parlementaires comme des taches en rupture avec le support très propre de l’hémicycle. De près, ce sont des amas de matière colorée ; de loin, ils figurent des personnes. Chaque individu a été peint directement au tube de couleur : une autre façon de poser la peinture sur la toile.

Je n’oublie pas que l’Europe s’est faite sans les peuples. L’idée de l’Europe me plaisait bien quand j’étais jeune homme mais aujourd’hui on ne peut que constater qu’elle s’est faite sans nous, malgré nous, voire contre nous. Les peuples ne savent même plus à qui couper la tête.

 

Fabien Boitard, Vanité/Camembert, 2011. Huile sur toile, 106 x 132 cm.

 

O.C. : J’aimerais finir cet entretien avec un de vos « camemberts », un diagramme dont on ne sait pas quelle répartition il cherche à rendre visible (intentions de vote, parts de marché, tranches d’âge se rendant au musée ou autre) mais qui est toujours associé à une tête de mort. Que voulez-vous dire avec ces vanités contemporaines ?

F.B. : Pour moi, les diagrammes sont figuratifs. Ils sont une autre façon de représenter le monde, une manière statistique et scientifique qui doit être mise au même niveau que toutes les autres formes de représentation.

Dans cette série, j’ai voulu associer les camemberts à un crâne humain, car c’est une vanité que de vouloir produire une représentation statistique du monde.

Pour ce tableau, je suis parti d’un camembert qui montre les taux d’insecticides et de fongicides, etc. présents dans la nature. Ce camembert est un paysage, un point de vue sur le paysage qui nous est donné à voir et à savoir. Ce savoir, comme tous ceux du même type, influence directement la façon dont le peintre aborde aujourd’hui le genre du paysage.

D’après les dernières nouvelles, il semblerait que, malgré tout ce qu’on sait, malgré toutes ces connaissances scientifiques, on continue dans la même direction. Autant de distance entre ce à quoi les gens aspirent à manger et ce à quoi nos politiques aspirent pour eux-mêmes… C’est devenu une corruption décomplexée. C’est une mafia que nous subissons collectivement.

O.C. : Justement. J’ai voulu conclure avec cette œuvre car la principale raison pour laquelle j’ai souvent évacué la question politique de nos entretiens est que je ne crois pas vraiment à la force militante des œuvres. Je suis assez circonspecte face à leur possibilité de changer réellement le cours des choses. Il me semble que, dans notre monde saturé d’images qui circulent très vite, l’impact de l’art sur le champ politique doit être relativisé. Est-ce que la peinture, avec sa temporalité, peut vraiment, selon vous, résister aux camemberts et autres graphiques qui s’exposent sur tous les écrans, notamment à travers les chaînes d’un autre puissant comme Vincent Bolloré ?

F.B. : Si on attend des œuvres qu’elles changent les choses, alors on peut attendre encore longtemps. Il faudrait changer l’humain. Par contre, l’œuvre est une trace qui illustre son temps, l’histoire, les livres. À chaque époque son esthétique parce qu’il faut bien mettre une forme au temps qui court. La représentation d’un arbre au Moyen Âge est très différente de celle d’un arbre au XIXe siècle. Des œuvres comme Guernica n’ont rien changé mais elles portent toute la tragédie de l’époque à laquelle elles ont été faites. C’est-à-dire qu’un homme a peint cette toile et a puisé dans toute sa colère, sa tristesse et l’injustice d’une époque. Grâce à sa peinture, on se souvient de ce qu’ont fait ces « salauds de Nazis ». Je trouve bien qu’on se souvienne de nos bêtises, mais, effectivement, ça n’empêche pas la suivante… Les mêmes causes, cette façon de concevoir le monde comme notre chose, conduisent aux mêmes endroits.

On voit bien aujourd’hui que les fascistes qui sont déjà en place ont la ferme intention de s’occuper de la chose culturelle. C’est bien la preuve qu’elle pourrait faire des choses en résistance, non ? En tout cas, en France, c’est sous le mandat d’Emmanuel Macron que cela se passe. Il aura préparé le terrain, et moi qui depuis le début me doute de son autoritarisme d’éborgneur, j’aurais su saisir les sujets de l’époque… je l’espère. J’aurais exercé le métier de peintre.