Âgé de 37 ans, le peintre Antoine Château vit et travaille à Dijon. Diplômé de l’École supérieure d’art et de design de Saint-Étienne, il a exposé en France et en Suisse. Par sa peinture, il cherche à créer de nouveaux espaces perceptifs, en jouant sur la modulation de la couleur et la matérialité de la surface. Dans le cadre de la rubrique « Peindre la peinture », consacrée notamment aux artistes qui font œuvre de leurs outils, nous nous intéressons à ses « palettes ».
Les « palettes » d’Antoine Château, il faut le dire tout de suite, ne sont pas des représentations de palettes. L’artiste ne peint pas des palettes sur des toiles, le sujet coïncide avec les bords du support : des assiettes en carton comme celles qu’utilisent nombre de peintres pour préparer leurs couleurs.
D’ailleurs, le choix de recourir à ce support n’est pas le fruit d’une démarche conceptuelle. Les assiettes circulaient déjà entre les chiffons et les pinceaux dans l’atelier de l’artiste lorsqu’il prit la décision de s’en servir au même titre que les feuilles de papier A4 ou les panneaux d’aggloméré qu’il a l’habitude d’utiliser. Chargés d’acrylique, de glycéro ou d’huile, c’est l’aspect texturé de ces outils qui a éveillé son regard sensible aux accumulations de matière.
Cette question se trouvant au cœur de sa recherche picturale, la charge d’expérimentation dont cet objet est porteur a achevé de le convaincre. Pour le grand public, d’ailleurs, l’assiette en carton renvoie immédiatement à la peinture d’enfance, aux premiers bricolages des ateliers périscolaires, et cette dimension ludique n’est pas pour déplaire au peintre : « Les petites assiettes en carton, j’ai parfois envie de les faire tourner : sur des moulins à vent, par le souffle, avec le doigt. Lentement, rapidement, très rapidement, très lentement. Le motif se déploierait alors en rond, en spirale, en boucles presque infinies », rêve l’artiste, comme d’autres ont pu imaginer avant lui la roue de bicyclette. Mais au-delà de l’attrait pour le jeu, de l’idée d’une palette aussi vivante qu’un feu de cheminée, on retrouve évidemment l’affirmation d’un geste premier, non savant, le goût pour la spontanéité et surtout, peut-être, pour le plaisir de la découverte au fondement de la démarche de Château.
C’est d’ailleurs ce goût pour l’expérimentation plutôt que pour la conservation qui lui fait préférer la feuille d’imprimante au papier Arches et le panneau d’aggloméré à la toile de lin tendue sur châssis. En cela, le support jetable et peu coûteux que représente l’assiette en carton rejoint l’économie globale du peintre, sa logique modeste en termes de positionnement face à l’histoire, mais aussi — les deux sont souvent liés — d’un point de vue financier. « L’idée d’utiliser ces assiettes est née d’une nécessité à ne rien acheter », affirme l’artiste. Et à la question de savoir ce que cette pauvreté matérielle permet à la peinture, il répond par une question : « Cela permet-il de conserver l’énergie exploratrice ? »
Et en effet, le peintre explore. Si, habituellement, la palette est le lieu du mélange des couleurs, les siennes sont, pour la plupart, des surfaces où les teintes restent juxtaposées. S’y joue une tension entre les gestes qui, par leur dynamisme, semblent spontanés, et l’image de l’ensemble, laquelle révèle un travail de composition. « Je dirais que c’est un duel amical entre mes deux yeux : celui qui détaille et celui qui synthétise. Il y a à la fois de la légèreté et, en contradiction, de l’accumulation et de l’empilement », déclare l’artiste pour expliquer cette articulation entre spontanéité et construction.
Ainsi travaillées, ces palettes donnent à voir des images qu’il est possible d’interpréter. Lui-même y décèle des victuailles, « peaux de bananes ou moules marinières ». Il précise : « On m’avait dit un jour qu’il y avait dans ma peinture quelque chose de très gustatif, qui donnait presque une envie de lécher les tableaux. Certains amis disent qu’ils ont envie de goûter la tranche de mes peintures et c’est vrai qu’il y a quelque chose de très physique. C’est du gel, du givre, de la rosée. »
Une fois accrochées aux murs, comme ce fut le cas en 2019 à l’atelier Chiffonnier de Dijon, ces palettes évoquent d’ailleurs une version revisitée des assiettes peintes qu’on se plaisait à accrocher aux murs des cuisines par le passé. Cette association avec le décoratif, le peintre ne la renie pas non plus. Elle rejoint, là encore, une certaine idée de l’art : un art à l’image des supports pauvres, des gestes premiers et du rapport direct à la matière que travaille Château dans toute son œuvre ; une conception de l’art du côté de la pauvreté, de l’immédiateté et de la matérialité, qu’incarnent parfaitement ses palettes.

