Pour cette nouvelle thématique d’Art Critique, Adrien Abline donne la parole à des artistes entretenant une relation tumultueuse au rituel de l’exposition. Ils ont fait le choix d’en produire, d’en scénariser ou de penser leurs œuvres comme telles. À eux maintenant de revenir sur une exposition marquante (pour de multiples raisons) et de répondre à la question : qu’est-ce qu’une bonne expo ? Son invité aujourd’hui est l’artiste Pierre Monjaret.
L’exposition “Densité +/- 0” s’est tenue en début d’année 2004 à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Je connaissais alors assez mal l’art conceptuel, étant plutôt habitué aux expositions grand public de peinture ou de sculpture. Mais je commençais à m’intéresser au fonctionnement du monde de l’art et j’en étais aux balbutiements de mes projets, la Bergerie-Lieu d’Art Contemporain d’une part et le Guide Legrand des buffets de vernissages d’autre part. Le principal souvenir qui me reste de cette exposition est l’agréable impression de peu, de presque rien. En effet, les installations, les photos et les vidéos se situaient à la frontière de l’invisible, de l’inaudible, du minimal. C’était un jour ordinaire en semaine et il y avait très peu de monde. Une visite un jour d’affluence, sans parler du soir de vernissage, aurait empêché toute attention soutenue, toute concentration. L’ambiance était donc au calme et à la sérénité. “L’ambiance forme le dôme invisible sous lequel se déroulent toutes nos expériences. C’est elle, cette atmosphère affective aux contours souvent mal définis, que l’on ressent tout d’abord lorsqu’on découvre un nouveau lieu. Et souvent ce sera ce même caractère d’ambiance, comme un air de famille ou un je-ne-sais-quoi indéfinissable, dont on se souviendra longtemps après, lorsqu’on sera plus tard amené à évoquer ce moment, alors que ses détails objectifs se seront évanouis.” [1] Je ne me souviens d’aucune œuvre en particulier, ni des noms des artistes. L’impression générale qui m’avait beaucoup plu était celle de vide, d’immatériel, d’éphémère.

Il n’est pas très facile aujourd’hui d’avoir des informations sur cette exposition. Son titre, d’abord est difficile à indexer avec ses signes mathématiques. Et ce n’était pas un “grand” événement. On peut trouver des traces avec quelques photos sur le site friart.ch. Ce n’est qu’après avoir trouvé cette archive que me sont revenues à l’esprit les feuilles de papier de Ceal Floyer, les vidéos d’Annika Ström. Des pièces éloignées du spectaculaire que j’avais alors l’habitude de voir.
Donc, en 2004, une confirmation de ce que j’avais commencé à faire : ne pas tout dire et notamment taire ce qu’on pourrait appeler un “contrat de lecture”, ou ici le “pacte” [2] valable pour des travaux littéraires ou esthétiques. Ne pas dire que la Bergerie est une fiction et laisser le spectateur faire, dans le meilleur des cas, l’expérience active du dévoilement qui la sauve de la banalité et ajoute un degré d’humour et de critique. Quelques années plus tard, à propos de l’exposition “A March Hare” du 12 mars au 18 avril 2010 d’Hermeto Guzman y Epo à la Bergerie-Lieu d’Art Contemporain, Loïc Leroux écrira : « La mesure de l’espace se trouble, perd la sécurité de ses coordonnées, de ses énergies, elle devient incertaine et, en cela, d’autant plus fascinante. » [3] Une phrase qui pourrait très bien aller avec “Densité +/- 0”.
Cette exposition a laissé peu de traces, ce qui ajoute à son charme, et a pratiquement disparu de ma mémoire après avoir fait son temps. Reste l’ambiance, le presque rien, l’inframince. Le plus important, probablement.

Après avoir été directeur de la Bergerie – Lieu d’Art Contemporain, Pierre Monjaret est maintenant sélectionneur national de la Fédération Française d’Art.
Il correspond régulièrement avec les leaders politiques, artistiques et philosophiques de la planète. Sa correspondance avec Jacques Rancière est notamment visible dans l’exposition “a minima” (20 mars 2026 – 27 septembre 2026) curatée par Didier Decoux au musée Wittockiana de Bruxelles et peut être consultée au Cabinet du livre d’artiste de Rennes. Il ouvre aussi des fenêtres.
1- Bruce Bégout, Le Concept d’ambiance, Paris : Les Éditions du Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2020, p. 7.
2- En écrivant ‘’roman’’ sur la couverture, l’auteur d’une fiction prévient le lecteur que son travail est une œuvre d’imagination (plus ou moins éloignée de la réalité selon les cas). En décidant de lire le roman, le lecteur accepte ce pacte de fiction.
Frank Wagner ‘’Des coups de canif dans le contrat de lecture’’, revue Poétique, novembre 2012, p. 387.
3- Beaux Art Magazine, mars 2010
