Spécialiste en psychologie sociale du langage, Marie Carcenat s’intéresse aux représentations, véhiculées par la littérature, des acteurs du monde de l’art et des rapports qu’ils entretiennent. Aujourd’hui, elle propose une incursion dans l’œuvre de Georges Perec. Dans ce second volet consacré à Un cabinet d’amateur, elle s’intéresse aux procédés d’écriture de Perec et à la manière dont ils transforment le lecteur en enquêteur.
L’auteur
Georges Perec (1936-1982) est un auteur généralement défini comme inclassable. À l’instar des peintres qui choisissent de peindre la peinture, Perec, en écrivain, travaille le langage au sein de fictions qui deviennent ses tableaux. Dans les arts plastiques, des artistes conceptuels, comme Sol LeWitt (1928-2007), ont emprunté une voie similaire. Perec, qui a choisi l’écriture comme médium, se rapproche de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), fondé par François Le Lionnais (1901-1984) et Raymond Queneau (1903-1976). Ce petit groupe de chercheurs, composé d’écrivains et de matheux, visait l’enrichissement de la littérature par la redécouverte, mais aussi la création de règles propres à ce genre artistique. Perec se nourrit du potentiel créatif offert par ses collègues pour dépasser, de façon ludique, « la feuille blanche » provoquée par son vécu personnel qu’il ne désire pas exprimer directement.
Perec et les arts plastiques
Très sensible au contexte social, il a écrit plusieurs textes touchant le milieu artistique. Un de ses premiers romans, Le Condottière, écrit entre 1957 et 1960, publié de façon posthume, a pour héros un faussaire qui n’arrive pas à respecter la commande qui lui est faite.
Plus tard, écrivain reconnu, Perec s’adonne pendant neuf ans à la rédaction du roman La Vie mode d’emploi (1978), texte considéré comme un chef-d’œuvre et couronné par le prix Médicis. Dans cet ouvrage, l’auteur propose un plan reprenant le mode de création d’un puzzle aux découpes, non pas mécaniques, mais, comme dans les anciens jeux, pensées pour perdre un peu le joueur. Les chapitres, « pièces » au double sens du mot, se font l’écho de ce qui se passe « derrière les lourdes portes » des appartements d’un immeuble. Parmi les habitants ou leurs relations (danseurs, musiciens, acrobates, théâtreux…), certains sont sans conteste rattachés aux arts plastiques, tels un portraitiste, un critique d’art, un commissaire-priseur… Mais surtout, deux peintres en lien avec un artisan faiseur de puzzles se distinguent en redondant le parti pris formel de l’auteur. Quant aux lieux de vie des habitants, leur description donne à Perec l’occasion de faire référence à de nombreux tableaux en soulignant leur mode de diffusion. Au fil des pages, selon l’appartenance sociale de leurs détenteurs, ils sont peintures, affiches, cartes postales, canevas, calendriers…
Pour en finir avec ce dernier roman qui l’a mobilisé tant de temps, Perec se lance alors dans la rédaction d’Un cabinet d’amateur. Il le veut court, ce sera une nouvelle. Il le veut sans relation explicite avec La Vie mode d’emploi, il s’y référera de façon codée. La première mesure d’encryptage envisagée est d’attribuer un tableau à chaque chapitre et de l’inclure dans la collection de l’amateur. Ce type de démarche rend toute exégèse extrêmement complexe, et ce d’autant plus que l’auteur dit s’appuyer sur des détails des histoires précédentes.
Le lecteur enquêteur
Ce jeu de références ne se limite cependant pas aux œuvres antérieures de Perec. Il s’étend à l’histoire de l’art et invite le lecteur à mener sa propre enquête. Le style est alerte, la chute surprenante et cocasse, et les pages défilent gaiement. Mais les nombreuses listes de tableaux qui émaillent le récit offrent à l’amateur d’art un divertissement presque infini. Il y a des tableaux qui existent et d’autres qui n’existent pas, des peintres réels et des peintres imaginaires, des titres empruntés à la littérature ou évoquant d’autres œuvres. Les buveurs de whisky croisent les buveurs d’absinthe, les joueurs de dés répondent aux joueurs de cartes. Certains titres suggèrent même une relecture de tableaux connus. Ainsi, Le Billet dérobé se substitue à la lettre d’amour censée expliquer La Liseuse à la fenêtre de Vermeer.
Les œuvres décrites sont souvent composites et invitent à rechercher l’origine de leurs motifs. Dans quelle nature morte de Chardin trouve-t-on un jambon entouré d’un linge blanc ? Un canard mort suspendu au mur ? L’enquête peut aussi engager plusieurs peintres. Perec suggère différents artistes susceptibles d’avoir réalisé une Visitation dont la description emprunte également des détails à des Annonciations.
Mais c’est surtout dans la puissance visuelle de ses descriptions que s’exerce la créativité de Perec, comme chez Michon ou Lafon. Ces tableaux imaginaires, parce qu’ils semblent pouvoir exister, produisent une impression de déjà-vu. Où les a-t-on rencontrés ? Dans quel musée, dans quel livre, à quelle occasion ? La recherche s’impose avec l’insistance d’un mot que l’on a sur le bout de la langue.
En s’attardant sur les œuvres mentionnées, qui dépassent la centaine, le lecteur enrichit ainsi son propre « cabinet d’amateur ». Les notices d’achat et de vente ouvrent les mêmes perspectives ludiques. Les renseignements sur les peintres mineurs ou les précédents propriétaires, lorsqu’ils sont inventés, s’inscrivent dans des contextes plausibles et se mêlent à des détails véridiques. Tout invite à l’investigation, d’autant que Perec a affirmé vouloir ne laisser aucun mot au hasard. Le terrain de jeu est d’autant plus vaste que des passerelles existent avec ses livres précédents. Au-delà de ses enjeux littéraires, au-delà des procédés d’écriture propres à Perec, Un cabinet d’amateur donne surtout envie, pour satisfaire l’appétit de découverte qu’il suscite, de visiter des musées et de consulter les travaux des historiens de l’art.
