Un cabinet d’amateur (1/2) — La construction de la valeur d’un tableau

Un cabinet d’amateur (1/2) — La construction de la valeur d’un tableau
Georges Perec, Un cabinet d’amateur. Histoire d’un tableau, éditions Balland, coll. « L’Instant romanesque », 1979 (édition originale).
À voir

Spécialiste en psychologie sociale du langage, Marie Carcenat s’intéresse aux représentations, véhiculées par la littérature, des acteurs du monde de l’art et des rapports qu’ils entretiennent. Aujourd’hui, elle propose une incursion dans l’œuvre de Georges Perec. Dans ce premier volet consacré à Un cabinet d’amateur, elle examine comment l’écrivain met en scène les mécanismes par lesquels se construit la reconnaissance d’une œuvre d’art.

L’histoire

La nouvelle Un cabinet d’amateur raconte la vie d’un collectionneur de tableaux, de ses premiers choix à la constitution d’un cabinet d’amateur immortalisé par un jeune peintre. Grâce à l’habileté de George Perec, ce texte relate aussi, de façon incidente, les différentes étapes par lesquelles se construit la reconnaissance d’un tableau.

Le personnage principal, Hermann Raffke, est né en 1830 en Allemagne du Nord dans une famille de commerçants. Après un apprentissage de tonnelier au port de Hambourg, il parvient, au terme de différentes péripéties, à rejoindre les États-Unis. Self-made man aguerri, il devient l’un des plus grands brasseurs de Chicago. Après l’acquisition d’un premier tableau en contrepartie d’un loyer impayé, il décide, au vu du plaisir que la possession de cette peinture lui procure, qu’il en achètera beaucoup d’autres quand il deviendra riche. Il reste fidèle à son ambition première et, au moment de son retrait des affaires, il détient déjà une vingtaine de tableaux. Encore jeune, puisque âgé de seulement 45 ans, il consacre le reste de son temps à l’enrichissement de sa collection. Un an avant sa mort et son enterrement fantasque en 1914, il participe activement à une exposition dans laquelle un jeune peintre américain, comme lui d’origine allemande, Heinrich Kürz, présente de façon fantaisiste un tableau intitulé Un cabinet d’amateur, mettant en valeur une partie de sa collection.

Les procédés de légitimation

La présentation de ce tableau, réalisé à la demande de Raffke, est l’occasion pour Perec de réfléchir à la manière dont se constitue la valeur d’une œuvre. Une fois créé, en effet, un tableau doit encore s’inscrire durablement dans le paysage artistique. La constitution de la collection de Raffke met au jour les nombreux aléas auxquels cette reconnaissance est soumise.

Les premières possessions artistiques de Raffke sont fidèles aux attendus biographiques. Le collectionneur de Perec, peu cultivé, immigré travaillant beaucoup pour faire fortune, ancre ses choix dans sa vie. Loin de critères esthétiques, ses goûts sont conformes à son désir d’ascension sociale. Ces premiers choix, effectués seul, ne semblent guère avoir favorisé la reconnaissance des œuvres car Perec n’en mentionne aucune dans les ventes ultérieures de la collection. En revanche, à mesure que sa collection s’enrichit, Raffke découvre la nécessité de se faire conseiller. L’art est un domaine dans lequel exercent de nombreux professionnels dont un véritable collectionneur ne peut négliger les avis. Les experts jouent ainsi un rôle essentiel dans la sélection et la reconnaissance des tableaux.

Mais la valeur d’une œuvre ne repose pas sur le jugement d’un seul acquéreur. Elle se construit également au fil de ses propriétaires successifs. Le passage d’un tableau dans des collections prestigieuses contribue à asseoir sa réputation. Le héros de l’histoire, comme tout collectionneur, a passé beaucoup de temps à « rassembler et accumuler les preuves » pour accréditer l’authenticité des toiles achetées. La cote de ces dernières peut monter ou descendre au gré de la notoriété des acheteurs qui se succèdent, mais elle accompagne aussi les mouvements de l’art.

Enfin, les expositions contribuent à consacrer la valeur des œuvres. La réception du tableau par le public et les experts, dont les avis se renforcent mutuellement, stimule son achat, d’abord par les collectionneurs, puis par les musées, les grands musées étant les meilleurs garants de la pérennité de leur reconnaissance. Perec montre cependant que cette reconnaissance n’est pas indépendante des intérêts financiers. Participer à une exposition présuppose des relations et souvent des financements. C’est à l’occasion d’un événement qui met en valeur sa communauté d’origine que Raffke peut en partie financer une exposition où figurent quelques-unes des œuvres qu’il a achetées, mais surtout faire admirer, summum de sa réussite, le tableau qu’il a lui-même commandé.

 

En mettant en scène la construction de la valeur d’un tableau, Perec fait de celui-ci, par petites touches, un personnage. Comme un bateau, il vogue au fil des étapes de son parcours jusqu’à sa disparition, qui peut être due, comme pour le cabinet d’amateur peint par Kürz, à l’éclatante folie de son dernier propriétaire. Une folie qui rappelle que, chez Perec, les rouages du monde de l’art sont aussi matière à fiction, et qu’il faut lire ce petit livre pour en découvrir toutes les surprises.

Georges Perec, Un cabinet d’amateur. Histoire d’un tableau, Paris, Seuil, coll. « Points », 2001 (1re éd. 1979).