Spécialiste en psychologie sociale du langage, Marie Carcenat s’intéresse aux représentations des acteurs du monde de l’art et de leurs rapports véhiculées par la littérature. Aujourd’hui, elle analyse la figure du peintre pour sa famille et ses amis à travers le livre de Marie-Hélène Lafon intitulé Cézanne, Des toits rouges sur la mer bleue.
Marie-Hélène Lafon, ancienne enseignante de lettres classiques et écrivaine, a, en 2020, obtenu le prix Renaudot pour son roman Histoire du fils, fresque familiale étendue sur trois générations. Elle réitère son intérêt pour les histoires familiales avec la Source (2023), roman présenté en trois tableaux, portraits des personnages. En attendant la parution de ce dernier livre, elle dit s’intéresser à Cézanne (1839-1906). Elle tente d’appréhender la biographie du grand peintre à travers ses propres recherches, quelques lettres concernant la vie de l’artiste et surtout en faisant accéder le lecteur à la façon dont ses proches le considéraient. Dans ce roman, l’autrice donne la parole à différents acteurs, rappelant ainsi qu’un peintre est aussi une personne dont la vie concerne son entourage le plus proche. Pour des parents, avoir un enfant peintre peut, par exemple, bousculer l’avenir qu’ils avaient rêvé pour lui.
Le fils pour le père
Le père de Cézanne, comme le mentionne la biographe, a gravi quelques échelons de l’échelle sociale ; son fils aurait pu aller plus haut et sauver l’honneur de la famille en se détachant de l’image de parvenu. Mais il a pris un chemin de traverse, en choisissant une autre échelle, même si son père croit qu’il dégringole sur la sienne. Malgré ce hiatus indépassable, le père aime bien ce fils, il se dispute avec lui mais il est prêt à l’aider. Pour aller dans le sens de l’écrivaine, le tableau qu’elle lui fait citer, Louis Cézanne lisant (le père du peintre en 1866), en témoigne. Le père a accepté de poser pour son fils. Il a même accepté de trôner dans son salon devant une des premières natures mortes de l’artiste. Il tient par ailleurs un journal opposé à ses opinions politiques. La mise en scène revient totalement au fils, et, même si Lafon nous indique que ce tableau n’est pas le préféré du père, l’allure que le peintre lui a donnée ne lui déplaît pas. De fait, grâce à la composition géométrique et aux couleurs choisies jouant des contrastes, Cézanne donne à son modèle une présence imposante, bien que son placement à l’avant du fauteuil, cassant la profondeur, la fragilise un peu.
Le fils pour la mère
Un autre personnage présenté par Lafon est la mère de Cézanne. Comme elle le fait dire au père froissé mais bienveillant, elle est du côté de son fils ce qui lui complique la vie. Très touchante dans le récit, débordante d’amour, elle se soucie des amis du peintre comme de sa femme qu’elle n’apprécie pourtant guère. Elle se rappelle les moments heureux et essaie d’être positive : elle veut rester confiante même si le métier de son fils l’inquiète. Elle n’aime que ses productions de jeunesse, même le tableau de son mari lui déplaît. Elle, elle a très peu posé, mais elle évoque à son tour un tableau qui résume la tristesse « qu’elle aurait attrapée en vieillissant ». Il s’agit d’une scène de vie quotidienne dans laquelle une de ses filles joue au piano un morceau de Wagner alors qu’elle-même coud. Dans Jeune fille au piano – Ouverture de Tannhaüser, 1869-1870, Cézanne recherche par sa composition la planéité rappelant la toile propre à son médium. Les deux femmes, objectivement placées à des distances différentes du peintre, se retrouvent toutes deux très proches du spectateur, leurs têtes se mêlant à la tapisserie du fond. Elles sont comme enfermées dans un espace clos, environnées de verticales et d’horizontales, et quasi écrasées par la masse du piano noir à gauche opposée de façon symétrique à celle du fauteuil blanc à droite. Ce travail s’appuyant sur les oppositions s’affine cependant par le recours à différentes tonalités de blanc. Cette œuvre est typique de la phase où la peinture devient un des sujets principal du peintre. Mais, ce n’est pas le propos de la romancière qui, dans son texte, enchaîne les représentations des personnages. Elle se saisira autrement des particularités picturales de son héros.
Le mari pour l’épouse
C’est au moment de la mort de Mme Cézanne-mère que l’autrice choisit de livrer le langage intérieur d’Hortense, femme du peintre. Les circonstances la conduisent à revisiter sa vie de couple, sans rancœur, sans joie, modèle de résignation apprise. Elle parle de la vingtaine de portraits que Cézanne a faits d’elle. Elle non plus n’aime pas ces tableaux, peut-être parce qu’ils témoignent de ce qu’elle est. Elle en apprécie un seul, un des derniers, celui qui « lui donne l’allure » qu’elle aurait méritée. Au-delà du récit, les tableaux de Mme Fiquet-Cezanne renvoie à un nouvel art du portrait. Ce genre n’est plus porté, comme au début du 19e, par l’idéalisation et l’embellissement du sujet. Cézanne en profite donc pour expérimenter son art.
La peinture de Cézanne
Inséré dans sa génération, après quelques débuts parfois qualifiés d’« excès romantiques », le peintre travaille la spécificité de son médium, s’ouvre à l’impressionnisme avant d’opérer une synthèse qui lui est propre. Il introduit des distorsions de symétrie, en changeant les angles de vue rendant les objets instables, et se sert de la modulation de la couleur non plus pour produire des effets atmosphériques mais pour produire des formes. Au-delà de la réalité car il ne vise pas la ressemblance, il privilégie généralement les couleurs chaudes de plus en plus légères au fil de sa carrière pour les parties dans la lumière ou en relief et les couleurs froides pour les ombres. Par cette technicité très coûteuse en temps, Cézanne, essaie de rapporter sur la toile l’aspect concret de ce qui l’intéresse, acceptant de laisser des blancs lorsqu’il ne trouve pas le rendu qu’il cherche. Sa démarche ne s’appuie pas sur les concepts qu’on peut avoir des modèles choisis, ni sur les images qu’ils pourraient susciter chez lui, mais se fonde au contraire sur ce que ses sujets considérés comme des choses donnent effectivement à voir. Pour lui, il s’agit de rendre existant dans l’espace de la peinture ce qui l’est dans la réalité.
L’écrivaine tente-t-elle une démarche apparentée lorsqu’elle dresse les portraits de ses personnages ? Souhaite-t-elle concrétiser dans son propre registre artistique l’existence incontournable des parents et amis peints par Cézanne ? A bien lire, les pensées développées par les différents personnages donnent vie aux modèles des tableaux. Par exemple, tout se passe comme si la pose du jardinier Vallier rendu par Cézanne ne pouvait déboucher que sur le discours intérieur qui l’anime. Cézanne a également fait poser le docteur Gachet dans une posture similaire, mais ce dernier est médecin, peintre amateur, collectionneur. Pour tout un chacun, les deux portraits ne peuvent être identiques. Ainsi, en présentant des façons de penser éprouvées, l’autrice rend accessible les parents et les proches de Cézanne. Par l’exhibition de leurs rôles sociaux, elle rend ses personnages tout autant reconnaissables que les pommes de Cézanne qui n’ont objectivement pas l’apparence de pommes.
L’autrice semble aussi, comme Nick, un personnage d’Hemingway, vouloir plus globalement écrire comme Cézanne peint. L’organisation du récit à travers la mise en scène des recherches de l’autrice pour mieux appréhender son sujet, les quelques lettres qui offrent différents accès à la biographie, les vides laissés qui deviennent, comme le dit Sollers, des pleins, finissent effectivement par persuader le lecteur que Lafon « cézanne » pour reprendre le verbe dénominal qu’elle invente elle-même.
Marie-Hélène Lafon, Cézanne Des toits rouges sur la mer bleu, Flammarion, 2023, 163 p.
