Spécialiste en psychologie sociale du langage, Marie Carcenat s’intéresse aux représentations des acteurs du monde de l’art et à leurs rapports véhiculés par la littérature. Aujourd’hui elle analyse la figure d’une femme, modèle par amour, dernière amante de Giacometti, sculpteur mais aussi peintre, présentée par Franck Maubert dans son livre Le dernier modèle.
Critique d’art, ayant collaboré à de nombreux médias, qu’ils soient papiers ou télévisuels, Franck Maubert, autour de la quarantaine, se retire de la vie parisienne et se consacre à l’écriture. Le dernier modèle, livre couronné par le Prix Renaudot essai en 2012, s’intéresse à Giacometti et Caroline, compagne présente à la fin de la vie de l’artiste.
Le livre, en effet, peut être vu comme un essai car, l’auteur, en quête d’informations sur Giacometti part à la rencontre de Caroline. Cependant, celle-ci, devenue vieille femme, est fragile, les anecdotes qu’elle raconte sont celles dont elle se souvient et, parmi ces dernières, celles qu’elle veut bien livrer. La narration met ainsi tout autant en scène la reconstruction de la liaison du célèbre couple illégitime que le rapport délicat qui se noue entre l’enquêteur et la vieille dame. En ce sens, au-delà de l’essai, le texte acquiert une profondeur romanesque.
En ce qui concerne Giacometti, des jalons sont posés. L’artiste rencontre son amante au moment où, après une longue éclipse, il est à nouveau reconnu. Il l’est non plus pour son association au courant du surréalisme comme dans les années trente mais pour ce qui fait encore aujourd’hui la spécificité de sa production amorcée lors de la Seconde Guerre mondiale.
C’est dans un bar, Chez Adrien, que le sculpteur rencontre Caroline. La vie nocturne l’a toujours attiré et, même s’il est « usé et fatigué », elle continue de lui plaire. Incognito, il devient Alberto. Il griffonne un peu sur les papiers qu’il trouve mais, entre minuit et quatre heures du matin, il n’est plus qu’un client comme un autre. Il a 59 ans, la nouvelle jeune fille qu’il remarque à la table de ses amies prostituées en a 20. Commence alors une liaison réciproque et passionnée. Hors de leurs moments de partage et d’entraide, la vie quotidienne de Caroline reste la même et celle d’Alberto Giacometti aussi.
Un jour cependant, Caroline, pour rendre service mais aussi par curiosité, rejoint l’atelier pour poser. Elle se retrouve dans un lieu impressionnant. L’antre de son compagnon, tout comme celle de Bacon, frise le chaos. Désordre, saleté, mais aussi de nombreuses sculptures dont Caroline perçoit l’aspect vivant. Au-delà d’Alberto qui lui sourit, elle découvre un autre homme dont elle devient le modèle.
La jeune extravagante, aux toilettes déplacées, aux voitures de luxe, aux copains bandits, pose et se fait humble. Sa posture, mains croisées sur les genoux, lorsque Giacometti réalise des toiles qui la présentent en pied, traduit une modeste patience. Néanmoins, les recherches du peintre portent essentiellement sur le visage, et plus particulièrement sur le regard.
Comme Cézanne, Giacometti, que Merleau-Ponty remarque aussi, vise la vérité perceptive. Il dépasse la ressemblance apparente pour rendre son sujet présent. Cependant, ce qu’il retient dans ce qu’il voit chez la plupart de ses modèles, surtout à cette époque, ce sont les stigmates physiques de ce qu’ils deviendront une fois morts. Sartre, autre philosophe intéressé par l’artiste, comprenait ce point de vue. Pour Giacometti qui a commencé son œuvre par les arts premiers, les sujets des portraits donnent souvent à voir leur futur masque funéraire. En revanche, la vitalité de ses modèles éclate dans les yeux. Dans Caroline en pied (1964-1965), la tension entre la vie et la mort se joue par la disproportion entre la tête miniaturisée telle un scalp et le corps. Dans Caroline à la robe rouge (1964-1965), « la force des yeux profonds » est canalisée par la posture du corps et sa compression dans une robe années soixante qui, cette fois, rappelle les momies égyptiennes.
Giacometti réalise ainsi, en pestant parfois violemment selon Caroline, une trentaine d’huiles sur toile, sans compter les dessins préparatoires qu’il lui donne. Parallèlement, mais le récit ne fait que le suggérer habilement, il sculpte le visage de sa femme Annette. Bien qu’appartenant à l’époque de l’amour libre, les deux femmes se détestent. Mais, comme le dit l’auteur, pour atteindre ses objectifs, l’artiste a besoin « d’être en empathie avec son modèle et surtout il doit bien le connaître ».
Comme Giacometti, Franck Maubert est dans la cinquantaine lorsqu’il rencontre Caroline ; elle n’a pas 20 ans de moins que lui, mais presque 20 de plus. Comment résister au roman, surtout lorsque, comme l’amant de la dame, on aime aussi Paris et sa nuit. Livre touchant.
Franck Maubert, Le dernier modèle, Fayard, Poche, Collection mille et une nuits, 2012, 126 p.
