Les grilles d’Agnes Martin

Les grilles d’Agnes Martin
Personnalités  -   Artistes

En 1957, Agnes Martin emménage à New York. Rapidement, elle expose aux côtés des minimalistes. Perçue « comme une précurseure de cette tendance »[1], elle obtient enfin le statut d’artiste reconnu pour lequel elle travaillait depuis vingt ans. Pourtant, dix ans après son arrivée, elle brûlera une grande partie de ses toiles et partira s’isoler dans le désert du Nouveau Mexique. Installée là-bas, elle rédigera plusieurs textes pour défendre sa conception expressive de la peinture face à la froideur intellectuelle de l’art minimal. Durant les années qui précèdent son départ, elle réalise de nombreuses œuvres dans lesquelles cette tension entre minimalisme et expressionnisme est déjà palpable. Empruntant au premier mouvement le format carré et la forme grille, elle ne cesse de les détourner au profit de sa propre sensibilité.

En 1960, elle effectue une encre sur papier dans laquelle une grille de rectangles est constituée de points. Aucune ligne dans cette composition. Visuellement, même si la forme est régulière, c’est le contraire d’une structure : ça n’en a ni la force, ni la rigidité. L’artiste déclarera d’ailleurs avoir fait des grilles pendant des années sans jamais les avoir pensées en termes de structure[2].

 

Agnes Martin, Untitled, 1960
Encre sur papier, 21,6 x 21,6 cm.

En 1962, elle réalise Spring Field qui est une grille tracée à l’encre sur papier. La composition de lignes droites disposées à intervalles réguliers pourrait sembler minimaliste. Cependant, bien que tracées à la règle, les lignes présentent des écarts de densité qui rendent la composition mouvante. Le spectateur fait face à une forme qui semble sur le point d’apparaître ou de disparaître. Il associe ce phénomène de vacillement résultant du geste plus ou moins appuyé de l’artiste à la personnalité de celle-ci.

 

Agnes Martin,Spring Field, 1962
Encre sur papier, 25 x 25 cm.

Dans le tableau Night Sea peint l’année suivante, Martin recouvre de bleu une première couche constituée de feuilles d’or. Cette technique permet l’apparition de lumière au niveau des lignes, dessinant une grille miroitante. L’artiste poursuit par ailleurs son principe d’opposition au format carré typique du minimalisme. Elle explicitera cette démarche quelques années plus tard : « Quand je couvre la surface carrée de rectangles, le poids du carré s’allège, son pouvoir est anéanti »[3].

 

Agnes Martin, Night Sea, 1963
Crayon, feuille d’or et huile sur lin, 182.6 x 182.6 cm.

En 1965, Martin réalise l’huile sur toile White Stone. Sur un fond blanc elle trace au crayon graphite une grille régulière très serrée dont elle double les lignes avec un crayon rose. Alors que, de loin, le tableau apparaît comme un monochrome, de près, il est impossible de ne pas voir sa conception très manuelle. Ainsi, lorsqu’il se situe à quelques pas de l’œuvre, le spectateur fait face à une surface carrée uniforme débarrassée de contenu, mais, dès qu’il s’en approche, il découvre la présence hésitante de l’artiste.

 

Agnes Martin, White Stone, 1965
Huile et crayon sur lin, 182,6 x 182,6 cm.

En 1967, juste avant son départ, Martin peint Tundra qui semble une réinterprétation de la composition des Ultimate Paintings d’Ad Reinhardt. Cependant, alors que chez le précurseur du minimalisme chaque module est une réduction proportionnelle de la forme du support, les rectangles de Martin contredisent le format carré. Chez le premier chaque case résulte de l’entrecroisement d’une bande horizontale et d’une bande verticale, chez elle l’horizontale domine la composition. Sa peinture n’est pas définie par les coordonnées du tableau, elle résulte d’un choix personnel et cette présence de l’artiste se perçoit aussi dans les nombreux gestes visibles sur la surface.

 

Agnes Martin,Tundra, 1967
Acrylique et graphite sur toile, 182,6 x 182,6 cm.

Ainsi, au fur et à mesure que Martin, fréquemment exposée à côté des minimalistes, accède à la notoriété, elle détruit l’objet qui la rend possible. Adoptant la forme de ses collègues elle ne cesse d’en dévoyer la rigidité pour y intégrer sa propre fragilité. L’efficacité structurelle de la grille minimale se défait de toile en toile pour faire place à la personnalité de son auteur qui à cette époque est affaiblie par de nombreuses crises de schizophrénie. Martin ne s’inscrit pas dans une approche intellectuelle comme celle de Mondrian ni dans une démarche matérielle comme celle de Frize mais sa conception expressive de l’abstraction incarnée dans une forme aussi peu propice à l’expression de soi a également donné lieu à de nombreuses innovations picturales.


[1] Éric de Chassey, Après la fin, Collection les mondes de l’art, Klincksieck, 2017, p. 84.

[2] Agnes Martin, La perfection inhérente à la vie, Beaux-Arts de Paris, 2012, « L’esprit serein », note, p. 36.

[3] Agnes Martin, La perfection inhérente à la vie, Beaux-Arts de Paris, 2012, « Réponse à une enquête », p. 21.