Méditerranée : Odyssées contemporaines

Méditerranée : Odyssées contemporaines
On the beach © Rowan Skofić
À voir

La nouvelle grande exposition de la Fondation Villa Datris 2026 rend hommage à la Méditerranée « comme espace d’échanges, de circulation et de passage » et les œuvres qui y sont présentées « évoquent la précarité, la fragilité des migrations climatiques et la douleur de l’exil, et questionnent les mécanismes d’exclusion et d’oubli collectif » (extrait de l’Édito https://fondationvilladatris.fr/fondation-villa-datris-2/exposition/ de Danièle Marcovici, l’admirable fondatrice de la Fondation Villa Datris). La guerre qui distord en ce moment les rivages de notre berceau commun n’est pas abordée de manière frontale dans l’exposition, et pourtant.

 

People die

Avec ce néon minimaliste, exposé avec discrétion, presque retenue, Maja Bojević signe d’une certaine manière l’exposition. Oui, des gens meurent. Beaucoup de gens meurent, en Méditerranée, ou à ses bords et abords. En anglais, « a people », c’est aussi un peuple. Des peuples meurent, en Méditerranée. Meurent et renaissent. La renaissance, c’est la signature de Goran Skofić. Une longue vidéo, en boucle, hypnotique. Des gens entrent, tout habillés, qui avec une valise, qui une bicyclette, un parapluie, un enfant, une bouée, une caméra… dans la mer Méditerranée, jusqu’à disparaître, engloutis dans ses eaux. Puis reviennent, et recommencent, seuls, à deux, en groupes. Quelques mots, parfois : Penses-tu que nous arriverons à temps ? Ne tardez pas trop… jusqu’à reprendre les derniers mots d’Emmanuel Kant : This is fine. Es ist gut. On évoque la vidéo de Basir Mahmood, le vidéaste pakistanais, produit par Casa dell’Arte (Bodrum, Turquie) il y a une quinzaine d’années. Basir lui-même s’en allait dans les eaux méditerranéennes. Sa vidéo était intitulée Message to the sea.

 

Yazid Oulab, Le Monolithe, 2012
Acier inox martelé poli miroir
200 x 73 x 50 cm
Ed. de 8 + 4 AP
Collection privée, Courtesy de l’artiste

 

J’ai tout fait pour rester

Ce sont les mots de Maria Grigoriou : Pour que tu saches, avant de partir, j’ai tout fait pour rester. Avant de quitter la Syrie ? Avant de mourir ? Avant de divorcer ? L’œuvre apparaît immédiatement dans sa dimension polysémique. Les textes résistent et restent, même s’ils saignent parfois, comme dans la grande œuvre calligraphique de Monia Ben Hamouda. La lumière résiste, comme dans la très belle lampe déconstruite de Latifa Echakhch. Les migrants résistent, malgré leurs inévitables transformations, comme en attestent les seize chapeaux brodés, symboles masculins s’il en est, posés à même le sol par l’albanaise Anila Rubiku : des chapeaux comme racines ? J’ai tout fait pour rester à Nice et pour conserver la promenade des Anglais telle qu’elle était du temps de Matisse, semble nous susurrer non sans nostalgie l’œuvre Fenêtre, d’Alice Guittard, à notre passage dans l’escalier.

 

Férielle Doulain-Zouari
Où s’arrêtent les routes et commence l’écriture ?, 2023
Courtesy Férielle Doulain-Zouari
Photo © Bertrand Michau
© Férielle Doulain-Zouari, ADAGP, Paris – 2026

 

La mer, et la terre, et les poétiques desseins de l’eau

Impossible d’imaginer une telle exposition sur la Méditerranée sans la vidéo iconique d’Ange Leccia, La Mer (1976). Cette œuvre essentielle, dont on a vu d’immenses versions projetées, au Palais de Tokyo, au Musée d’Ethnographie de Genève, ailleurs encore, est ici présentée très sobrement sur un moniteur qui semble dater de l’époque de sa création. La magie n’en est que plus prégnante, car il faut regarder pour comprendre comment l’écume monte : Ange a « simplement » tourné sa caméra de 90 degrés. La mer, ainsi déterritorialisée, devient, pour l’artiste, objet poétique et philosophique, selon ses mots – ou plutôt sujet, forme, mesure du temps, telle un sablier liquide. Mais la mer ne va pas sans la terre… Et la terre, elle, est travaillée et re-présentée in situ par Férielle Doulain-Zouari. Franco-tunisienne née à Paris en 1992, fille de l’écrivaine féministe Fawzia Zouari, elle est l’une des benjamines de l’exposition, et son œuvre porte ce titre magnifique : Où s’arrêtent les routes et où commence l’écriture ? Comme une histoire de chemin qui mène à l’écriture, le chemin de sa mère peut-être ; mais pour l’artiste, le fait de tracer des lignes dans la géographie du monde, dans la terre en labour, sur les murs des maisons, dans tous les cahiers du monde, est un chemin humain avant tout. (Soit dit en passant, l’un des problèmes de la machine à écrire, de l’ordinateur, c’est qu’en écrivant on ne trace pas des lignes, d’un geste complexe de la main et du poignet, mais on tape des touches, comme des points, avec les doigts seulement ; on tape au lieu de tracer…) Férielle, justement, interroge la terre ancestrale, les pratiques artisanales, les traces ; elle fait référence au travail manuel, à la céramique, au verre, à la terre d’où proviennent toujours les matériaux et nous propose, à la Villa Datris, comme un grand champ traversé par des flux d’eau qui, en fin de compte, au bout de l’histoire, s’écouleront encore dans la Méditerranée.

 

Comme une géopolitique poétique.