Pour sa réouverture après quatre ans de travaux, le New Museum de New York propose une exposition encyclopédique consacrée au post-humain, du XXe au XXIe siècle.
Institution majeure de l’avant-garde new-yorkaise, fondée en 1977 par la critique engagée Marcia Tucker, le New Museum s’est doté en 2007 d’un bâtiment emblématique conçu par l’agence SANAA des architectes japonais Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa. L’édifice se distinguait alors par une superposition poétique de cubes blancs, à l’équilibre subtil, dialoguant avec les immeubles de briques environnants.
Après quatre années de travaux, l’agence OMA, réunissant le Néerlandais Rem Koolhaas et le Japonais Shohei Shigematsu, a réalisé une extension de 5 600 mètres carrés, permettant de doubler la surface du musée. Plus massive, cette nouvelle structure inclinée, dont l’esthétique évoque l’univers des start-up et des espaces tertiaires contemporains, tranche avec la légèreté du bâtiment originel, malgré une intégration fonctionnelle réussie. Certains éléments architecturaux, comme un escalier escarpé en métal brut, rappellent d’autres réalisations de Rem Koolhaas, notamment Lafayette Anticipations à Paris.
À l’occasion de son inauguration, le New Museum propose une réflexion sur la figure de « l’homme nouveau » à travers les siècles, de l’idéal prométhéen au post-humain, tel que théorisé par N. Katherine Hayles ou pensé par Donna Haraway.[1],[2]
Intitulée New Humans : Memories of the Future, l’exposition, conçue par le commissaire Massimiliano Gioni, réunit plus de 200 artistes et 732 œuvres, documents et artefacts, présentés selon une logique non linéaire et partiellement achronologique, évoquant un flux continu, pensé comme un maillage d’idées, à l’image d’Internet et de ses réseaux.
La section consacrée au XXe siècle apparaît comme la plus convaincante. Elle met en avant des artistes dadaïstes tels que Raoul Hausmann à travers l’œuvre L’Esprit de notre temps – Tête mécanique (1919) et Francis Picabia avec Intervention d’une Femme au Moyen d’une Machine (1915-17), ou encore George Grosz et John Heartfield auteurs de la sculpture Der wildgewordene Spießer Heartfield (1920). Le corpus est présenté aux côtés d’artistes constructivistes – comme El Lissitzky et sa lithographie The New Man-Neuer (1923) – qui interrogent les bouleversements sociopolitiques et technologiques de leur époque. L’exposition établit ainsi un parallèle entre les années 1920 et notre présent, suggérant que les crises passées peuvent éclairer celles d’aujourd’hui.
La partie contemporaine est, quant à elle, plus attendue. Hormis la bouleversante vidéo Soft Materials (2004) de Daria Martin, récémment diffusée par la Kadist Art Foundation à Paris, l’automate mélancolique d’Andro Wekua (Untitled, 2014) et quelques découvertes – parmi lesquelles l’animatronique (When the Lambs Rise Up Against the Bird of Prey, 2024) de Precious Okoyomon – on retrouve des œuvres souvent déjà vues : La vidéo Mechanical Kurds (2025) de Hito Steyerl exposée dans le cadre du Monde selon l’IA au Jeu de Paume en 2025, les organismes flottants (Aerobes, 2021) d’Anicka Yi montrés à la Tate Modern pour l’exposition In Love With The World en 2021, ou encore les sculptures aliens de H.R. Giger (Necronom, 1990-2005) mises en dialogue avec les pièces biomécaniques de Mire Lee, au Schinkel Pavillon de Berlin en 2021.
En outre, de nombreuses œuvres issues du circuit des galeries d’art prescriptrices – comme les panneaux thermo-transférés (Danny, 2015) de Seth Price régulièrement présentés à la galerie Chantal Crousel, les marionnettes (Red Sculpture, 2017-24) de Jordan Wolfson montrées chez David Zwirner, ou les sculptures prothétiques (Olga, 2018) de Berenice Olmedo liée à la galerie Jan Kaps – donnent une place pregnante à ce pan du monde de l’art.
On peut regretter l’absence de certaines figures émergentes en résonance avec le sujet, comme Anna Uddenberg ou Cajsa von Zeipel, ainsi que la place restreinte, encore peu interrogée, accordée aux pratiques numériques liées à l’intelligence artificielle, soulignant un positionnement relativement neutre face à cet outil pourtant central dans la réflexion contemporaine sur les nouveaux humains.
Enfin, la scénographie, très présente, avec ses sols rose acidulé, ses murs rouge vif et l’accumulation d’œuvres sur des dispositifs évoquant parfois ceux de boutiques, contribue à une impression d’espace de consommation culturelle. Certaines salles, comme le Hall of Robots, rappellent un musée scientifique. L’ensemble entre en résonance avec la notion de « divertissement », récemment intégrée à la nouvelle définition du musée par l’ICOM, et évoque par certains aspects davantage la programmation d’une fondation privée que celle d’un musée d’avant-garde.
À l’inauguration, la critique d’art Linda Yablonsky rapporte, dans Artforum, que certains visiteurs s’interrogeaient sur la relative faiblesse de la section dédiée au post-humanisme contemporain face à la radicalité des propositions du XXe siècle.[3]
L’exposition donne effectivement à voir un futur technologique traduisant un sentiment mêlé de saturation et de désillusion.
On aurait aimé connaître le point de vue de Jeffrey Deitch, présent à l’événement, notamment au regard de son exposition visionnaire Post-Human de 1992.
Avec cette réouverture, le New Museum affirme ainsi un double renouveau : celui, désenchanté, de la figure humaine à l’ère technologique contemporaine, et celui du musée en mutation, désormais situé à la croisée de l’expérimentation, des biennales, des galeries, et d’une logique de spectacle – entérinant le post-musée comme corollaire du post-humain.
New Humans au New Museum de New York depuis le 21 mars 2026
[1] N. Katherine Hayles, How we Became Posthuman: Virtual Bodies in Cybenetics, Literature, and Informatics, University of Chicago Press, 1999
[2] Donna Haraway, A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century, in Simians, Cyborgs and Women, Routledge, 1991
[3] Linda Yablonsky, What’s old is new again: Surrealists and robots at the newer New Museum. On the ground at the opening of Massimiliano Gioni’s maximalist “New Humans” , Artforum, March 2026
