« Eclipse, from Utah to Yucatán » de Janet Biggs & « ORIGO » d’Aurélien Bambagioni

« Eclipse, from Utah to Yucatán » de Janet Biggs & « ORIGO » d’Aurélien Bambagioni
Janet Biggs, Eclipse, From Utah to Yucatan (annular solar eclipse, Utah, October 14, 2023), 2026. Three-channel HD video installation with spatial sound. Running time: 11:39. Courtesy of the artist and Analix Forever
À voir

Chez Analix Forever, jusqu’au 27 mai, Janet Biggs et Aurélien Bambagioni présentent deux œuvres vidéo traversées par l’éclipse, le silence, la mémoire et la quête d’un lien perdu. 

 

Janet Biggs : l’éclipse comme expérience intime et cosmique

 

Janet Biggs, Utah,
Janet Biggs, Utah, Aquarelle, encre et graphite, 21 × 29 cm, 2026. Courtesy of the artist and Analix Forever.

 

La célèbre artiste new-yorkaise Janet Biggs, « Guggenheim Fellow » en 2018 et « Visionary Woman in the Arts » en 2022, récipiendaire d’autres multiples awards, est de retour à Analix Forever, après son workshop de novembre 2025, avec sa troisième installation vidéo autour du thème de l’éclipse, Eclipse, From Utah to Yucatán, en première mondiale à Genève.

Les éclipses solaires, cette inversion momentanée du jour et de la nuit, de la lumière et de l’obscurité, de la chaleur et du froid qui désoriente profondément toute la faune, fascinent l’artiste, pour leurs aspects mystérieux, scientifiques, astrophysiques et de transformation, mais aussi pour des raisons très personnelles : la mère de Janet Biggs souffrait d’un syndrome crépusculaire, cette incapacité à reconnaître le jour de la nuit que présentent certaines personnes atteintes de Alzheimer. Cette association de scientifique et d’intime est inscrite dans l’ADN même de l’œuvre de Biggs et l’imposante installation vidéo sur trois écrans se présente ainsi en deux parties : une première observation filmée de très haut d’une astronaute en Utah qui semble déambuler sur la planète Mars au rythme d’une musique robotique ; puis l’image s’inverse, juste après l’éclipse, et le spectateur se retrouve au fond d’un cénote du Yucatan, avec la soprano mexicaine Ileana Munoz, qui improvise sur le poème Primero Sueño (Premier rêve) de Sor Juana Inés de la Cruz (1648-1695) au fond du cénote. Elle va ensuite s’élever vers la lumière, pleine d’effroi, grimpant une grande échelle qui semble prête à s’effondrer, en chantant d’antiques mélodies maya, reliant le passé au présent et les futurs hypothétiques aux savoirs anciens. La beauté, la puissance et la fragilité de la soprano et de sa voix, s’élevant dans le cénote obscur en direction de la lumière retrouvée, contraste profondément avec la lumière écrasante, sur la terre aride de l’Utah, et le traçage de l’astronaute (qui n’est autre que l’artiste) qui préempte notre future vie sur Mars – à moins que le soleil ne s’éteigne pour toujours. Mais il restera toujours une femme pour chanter… selon le poème de Giuseppe Ungaretti :

Una donna s’alza e canta

La segue il vento e l’incanta (…)

Questa terra e nuda

Questa donna e druda

De manière intéressante, Eclipse, From Utah to Yucatán fait écho, dans la vidéographie de l’artiste, à son exposition de 2015 au Blaffer Museum à Houston, « Echo from the unknown ». Plus de dix ans après, Janet Biggs réaffirme sa passion pour l’inconnu, la persistance de l’indéchiffrable, contre toute affirmation « intelligente », et l’importance de la musique pour porter le regard. Un regard qui, pour le spectateur, oscille entre les images mouvantes et des aquarelles qui ne le sont pas moins, car Biggs s’adonne désormais aussi à cet autre médium « liquide » et peint les éclipses, solaires ou mentales, pour mieux les comprendre encore.

 

Aurélien Bambagioni : mémoire, filiation et passage du temps

 

Aurélien Bambagioni, Tempus Fugit
Aurélien Bambagioni, Tempus Fugit, film still © ADAGP / Paris, 2025 x Galerie Analix Forever

 

La trilogie Origo du français Aurélien Bambagioni, artiste résident de l’espace de création en ligne du Jeu de Paume en 2025, fait subtilement écho à l’inconnu de Biggs alors que de prime abord le lien à l’image en mouvement des deux artistes semble distinct, même si Marta Ponsa, responsable des activités artistiques et du développement culturel du Jeu de Paume, les avait déjà réunis, à Genève même, dans son exposition « Hable con ella, dialogues avec l’IA ».

Origo est composée de trois courts métrages réunis par une quête commune : retracer les origines de l’artiste, intimement liées au franchissement symbolique de la cinquantaine et au passage irréversible du temps. Les deux artistes, Aurélien Bambagioni comme Janet Biggs, filment l’impréhensible du monde et l’importance de son silence comme des sons qu’il émet – le vent pour Bambagioni – ; les deux sont à la recherche d’une transcendance, mais sans « effets » particuliers ; les deux entretiennent un dialogue avec ceux qui ne sont plus, sa mère pour Biggs, son père pour Bambagioni ; les deux, encore, recherchent avec persévérance des connexions qu’ils savent pourtant perdues.

Dans Tempus fugit, le troisième opus de la trilogie, mémorial d’une rencontre avec soi-même, Aurélien Bambagioni dévoile ses vulnérabilités d’homme jusqu’à se montrer lui-même dans une grande nudité d’âme et de corps. Et ces vulnérabilités – qui sont toujours aussi des forces – deviennent les nôtres.