L’exposition Perpétuel pourrait facilement se lire à travers un prisme autobiographique. Le père de Nicolas Muller était surveillant pénitentiaire, et la figure du gardien irrigue en filigrane l’ensemble du projet. Pourtant, l’enjeu est ailleurs. Plus que le récit personnel, Muller interroge ce que produit un système de contraintes sur le geste, le regard et, plus largement, sur la possibilité même de créer.
Une création qui joue avec la contrainte
S’il ne fallait retenir qu’un fil rouge dans la nouvelle exposition de Nicolas Muller à la Galerie Maubert, ce serait celui du dessin comme terrain d’expérimentation. Tracer, recouvrir, effacer. Un protocole simple a priori, presque austère, et qui repose sur des outils élémentaires : graphite, gomme, papier. Mais derrière cette économie de moyens se joue en fait une mécanique plus complexe.
Chaque œuvre naît d’un processus répété : l’altération du papier à la javel, l’accumulation de lignes jusqu’à l’usure du crayon. Et puis effacement progressif jusqu’à épuisement de la gomme. Le geste est contraint par ses propres conditions matérielles. Car ce n’est pas l’artiste qui décide de stopper la création, mais c’est la limite de l’outil qui décide de la fin.
Ce cadre strict n’aboutit pourtant pas à l’uniformité. Au contraire, il génère des variations imprévisibles. Comme le souligne l’artiste : « J’aime l’idée qu’un petit bout de gomme anodin […] puisse enrayer un développement formel catégorique. » Une manière d’introduire de l’accident dans un système qui semblait fermé.
Répéter pour mieux dévier
La tension entre répétition et disruption est au centre du propos dans cette exposition Perpétuel. Et c’est ce qui fonde la singularité de chaque œuvre présentée. Les formats sont similaires, les titres sont absents (chaque dessin est un Sans titre). Et pourtant aucune œuvre ne ressemble à l’autre.
La routine devient ici un outil de production de différences. En reproduisant inlassablement le même protocole, Muller crée les conditions d’apparition de divergences minimes et pourtant bien visibles, qui viennent fissurer la régularité du système. Et cette logique fait écho à l’univers carcéral évoqué en toile de fond. Un espace où tout est organisé, normé, surveillé, mais dans lequel subsistent toujours des formes de résistance.
L’élément autobiographique aurait pu faire croire que Nicolas Muller allait proposer une création de l’intime. Et dans une certaine mesure, c’est vrai : chaque toile possède son identité propre, une singularité qui se donne à voir malgré le principe de répétition du geste. Et pourtant, le propos de l’exposition est moins de parler de l’artiste que d’évoquer justement le sens de cette singularité. Il ne s’agit pas d’une originalité radicale, mais d’une capacité à s’éloigner de la norme, même de façon à peine visible, pour revendiquer une marge de manœuvre dans un cadre contraint.
Exposition à voir jusqu’au 23 mai 2026.
