À propos du Conservatoire Serge Rachmaninoff

À propos du Conservatoire Serge Rachmaninoff
Tribunes

Cette lettre ouverte de Natalia Turine, adressée aux membres de l’Association qui gère le Conservatoire Serge Rachmaninoff, fait écho à un précédant article publié le 27 mai 2021 : « L’énigmatique Arnaud Frilley et le Conservatoire Serge Rachmaninoff »

 

 

Mesdames, Messieurs,

 

Je suis devenue mécène du Conservatoire Serge Rachmaninoff et me suis impliquée dans son administration le jour où j’ai compris que ce lieu emblématique russe était désormais le dernier à Paris à préserver quelque chose de la mémoire de la « Russie blanche » ; le dernier lieu que le rouge n’avait pas recouvert d’une couche épaisse de mauvais goût et d’esprit mauvais – si tant est que l’esprit puisse exister chez des gens qui, depuis 1917, ont détruit à plusieurs reprises leur propre pays.

 

Aujourd’hui, dans toute la France, seuls le Conservatoire et l’église orthodoxe de Biarritz ont résisté à l’influence de nouveaux Russes, riches et immoraux. Ni l’église de la rue Daru ni la paroisse Saint-Serge-De-Radonège n’ont su leur tenir tête.

 

Présidé par le Comte Cheremetieff, le Conservatoire faisait ricaner ces nouveaux « Russes globaux », comme ils se nomment eux-mêmes, non sans une pointe de mégalomanie. Ces gens appellent « vétusté » ce que d’autres nomment « patine du temps ». Ils aiment les choses neuves et clinquantes, les paillettes et la peinture dorée bon marché.

 

Je suis devenue mécène du Conservatoire parce qu’à chaque fois que je traversais le hall d’entrée de ce vieil hôtel particulier, je croyais entendre les chuchotements de Chaliapine, Lifar, Rachmaninov et de tous ceux qui avaient fui les crimes des bolcheviks. Ici, ils avaient tant bien que mal tenté de refaire société, de faire vivre ici une Russie disparue.

 

Piotr Petrovich Cheremetieff était le gardien de ce sanctuaire.

N’ayez crainte, il est en bonne santé et cette lettre n’est pas son épitaphe, Dieu merci.

 

En revanche, je redoute que bientôt il n’y ait plus que l’église de Biarritz qui demeure le lieu des Russes blancs. Car le Conservatoire est désormais dirigé par un producteur « aux nombreuses accointances russes » (Le Figaro, ), actif dans des dictatures anciennement soviétiques :  Arnaud Frilley.

 

M. Frilley a décidé de faire du Conservatoire un lieu de rencontre pour ses amis et leurs épouses. On n’y donne plus guère de concerts, mais des cours de Pilates et de salsa. À sa décharge, on y enseigne aussi la balalaïka qui est si russe, si folklorique, n’est-ce pas ?

 

Bientôt on va arracher les vieilles fenêtres de bois pour les remplacer par d’autres en PVC, bien plus pratiques. L’ancien parquet sera « restauré » d’une couche épaisse de vernis. Les épouses pourront y faire claquer leurs souliers achetés dans telle ou telle maison de luxe parisienne.

Mais on ne discute pas des goûts, hélas.

 

En revanche, on voudrait discuter des raisons pour lesquelles M. Frilley souhaite abandonner le statut d’utilité publique qui était jusqu’à présent celui du Conservatoire. Ce statut – si convoité par les autres associations – permet de recevoir des dons qu’on peut défiscaliser et garantit, grâce au contrôle d’une administration de tutelle, la transparence du financement de l’association et de l’usage qui en est fait. Pourquoi renoncer à ces deux avantages?

 

Ce d’autant qu’en perdant son statut d’utilité publique, le Conservatoire risque de voir son loyer considérablement revu à la hausse. Car, s’il est pour l’instant dérisoire pour un hôtel particulier situé sur les bords de Seine, n’est-ce pas parce que la Mairie de Paris souhaite encourager la culture ? Or pourquoi continuer de soutenir une association qui reconnaît elle-même ne plus être d’utilité publique ?

 

En Suisse, sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, existe une villa Senar. C’est la maison que Serge Rachmaninov et sa femme Natalia ont fait construire dans les années 1930. Le Président Poutine a voulu acheter cette magnifique demeure. Pour le moment, il n’a pas réussi. Car les Suisses, qui sont pourtant réputés aimer l’argent plus que la musique, s’y sont opposés.

Je n’ai plus rien à dire.

 

(Photo d’ouverture : AFP, Sergueï Rachmaninov en mars 1934)