L’HIVER À ASTANA

L’HIVER À ASTANA
Tribunes

Je me suis rendu une première fois au Kazakhstan à la fin de l’hiver dernier ; j’y reviens au début du suivant poussé par une curiosité intacte pour ce pays presque aussi vaste que l’Europe. Lors de mon précédent voyage, sa capitale portait un autre nom. La voilà redevenue Astana. Sur ce symbole dont la signification profonde m’intrigue, j’hésite à apposer le mot, le beau mot grave de renouveau.

Astana est une ville récente. Elle a été fondée à la fin du XIXe siècle par des cosaques d’Omsk. Ces derniers érigèrent une forteresse sur les bords de l’Ichim à l’abri de laquelle une agglomération s’est petit à petit développée. Akmolinsk (le premier nom de cette ville qui devait en compter plusieurs) était une étape pour les caravanes reliant Tachkent et Boukhara à la Russie. Son développement s’est ensuite accéléré au cours des années 60, sous l’impulsion de ce qu’on a appelé « la campagne des Terres vierges », un plan visant à augmenter la production agricole de l’URSS en mettant en culture les steppes du Kazakhstan. Mais c’est en devenant capitale, en 1997, qu’Astana a pris l’aspect à la fois hétéroclite et futuriste qui frappe aujourd’hui.

 

C’est la fin du mois de novembre. Les températures négatives empêchent la neige de fondre, en dépit d’un soleil éclatant auquel je ne m’attendais pas. Les promeneurs sont rares le long des larges avenues rectilignes. Ceux que je croise doivent s’amuser de me voir chaussé de fines bottines inadaptées à ce climat. Je les comprends, je pense comme eux.

 

Ici, musulmans et orthodoxes vivent en paix. Comme en Azerbaïdjan, où j’ai voyagé il y a quelques années, la foi semble être une affaire privée. L’ostentation de la ferveur m’ayant toujours semblé douteuse, j’apprécie l’atmosphère calme et recueillie des mosquées et des églises d’Astana. On y prie pour soi, mais est-il une autre façon de prier ?

 

C’est un jour blanc. Les couleurs ont une délicatesse de pastel. Alors que je cherche à les saisir, je me remémore Jacques Henri Lartigue : « Les photos couleurs : c’est ce qui vous retourne le mieux le couteau dans la plaie quant à la vanité des choses que l’on essaie de créer pour capter les beautés qui passent… »

 

C’est jour d’élection dans ce hameau, dont j’ai oublié le nom. Pour l’occasion, deux isoloirs aux couleurs du Kazakhstan ont été aménagés dans l’école primaire. Un seul aurait-il suffi ? Un des assesseurs m’explique que non, que presque tous les habitants sont venus voter avant 10h ! Sans doute ces élections sont-elles pour eux une occasion de rompre la monotonie de leur quotidien ; et, en effet, elles ont des allures de fête. On a préparé dans la petite infirmerie un beshbarmak (viande de cheval accompagnée de pommes de terre, d’oignons et de pâtes) que je suis invité à partager. Je doute qu’on m’aurait fait un tel accueil dans un bureau de vote à Astana. Dans les campagnes la tradition de l’hospitalité reste très forte.

 

Les forêts, les montagnes, les lacs me reposent des villes. Mais est-ce pour cela que j’ai décidé de poursuivre ma route jusqu’à la réserve naturelle de Korgaldjyn ? Comment nommer cet élan qui grandit en vous, jusqu’à devenir irrépressible, et qui est davantage qu’une simple envie de changer d’air ? La vérité, c’est qu’on ne sait ce qui vous pousse à partir, puis à poursuivre le voyage.

 

Là-bas, tout là-bas, des silhouettes avancent sur le lac Tengiz gelé. C’est dans ce grand lac salé, situé à 200 km d’Astana, que par une nuit de tempête la capsule du vaisseau Soyouz 23 a amerri par accident en 1976. Se pourrait-il que d’autres cosmonautes tombent aujourd’hui du ciel ? Enfant, je rêvais devant mon atlas. Désormais, je vais partout où je peux, sans esprit de système. Je rapporte des quatre coins du monde des noms et des images de lieux, des bribes de savoir, comme on ramasserait les morceaux épars d’une mosaïque détruite.