L’art contemporain est-il politique? 1/3

L’art contemporain est-il politique? 1/3
Lubaina Himid, Naming the Money, 2004 Exhibition view Lubaina Himid: Naming the Money, CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux (31.10.2019 – 23.02.2020). Photo: Arthur Péquin
Tribunes

Le constat a été fait par de nombreux théoriciens de l’art. Alors que l’art moderne s’était constitué en activité autonome, l’art contemporain souhaite se réinscrire dans le cadre de la société. Mais, plus encore, alors que les premiers artistes post-modernes le faisaient sur le mode de la transgression, cherchant à remettre en cause le consensus moral, les artistes occidentaux d’aujourd’hui défendent les valeurs dominantes de nos systèmes démocratiques et libéraux. Ainsi, alors que les œuvres subversives avaient pour but de questionner un état de fait jamais remis en question, les « œuvres à thème » contemporaines traitent de sujets d’actualité : problématiques de classe, de race, de genre ou d’écologie. Dénonçant les inégalités passées ou se faisant l’écho de revendications égalitaires présentes, l’« artiste à sujet » n’incarne plus la provocation, il est un modèle de vertu qui dit œuvrer en faveur de l’émancipation.

Mais au-delà des notes d’intention, peut-on vraiment parler de politique pour qualifier ces œuvres à thème et artistes à sujet? Cette première tribune s’attachera à montrer l’incapacité des œuvres de ce genre à modifier les comportements. Elle sera suivie d’une deuxième qui exposera la conception réduite de la politique sur laquelle s’appuient les artistes qui les conçoivent. Enfin viendra un dernier texte visant à témoigner de la manière dont ce type d’art dépolitise l’expérience perceptive de l’œuvre. L’ensemble de ces écrits a pour objet de démontrer que l’art envisagé comme moyen de communication n’a de politique que le discours dont il s’enveloppe.

Que les artistes se sentent concernés par les situations précaires de certaines minorités ou, si l’on intègre le sujet du réchauffement climatique, de l’humanité tout entière, n’est évidemment pas un problème. Nous ne pouvons par ailleurs que nous réjouir que l’art s’ouvre à une diversité ethnique, sexuelle et genrée reflétant la réalité et portant sur elle des regards spécifiques. Mais ces considérations ne doivent pas nous interdire de garder un regard critique sur l’évolution politique du statut des œuvres. Avec la philosophe Carole Talon-Hugon, il est nécessaire d’interroger le pouvoir effectif de ces dernières de faire évoluer les comportements.

En effet, bien que l’artiste « juste » ne soit pas l’artiste « rigolard » à la mode Fluxus et qu’à ce titre il puisse mériter le qualificatif de « sérieux », il n’est pas pour autant un savant. À l’inverse des scientifiques qui révèlent les structures de domination et donnent ainsi potentiellement aux individus les moyens de les déconstruire, le constat de l’injustice ou la mise en fiction de sa réparation donnent peu de prise à l’action. S’indigner contre les faits, passés ou actuels, ne dit rien des mécanismes qui les ont rendus ou les rendent possible et ne permet donc pas de prévenir leur retour ou de stopper leur développement.

Par ailleurs, les photographies et vidéos à visée publicitaire, de divertissement ou d’information, qu’elles soient affichées sur les murs, publiées dans la presse écrite, diffusées à la télévision ou partagées sur internet, constituent l’essentiel de notre environnement perceptif. Les symboles comme les documents utilisés par les artistes ne peuvent rivaliser avec les images qui prolifèrent notamment sur les écrans. Les plateformes numériques restent bien plus visitées que les espaces d’expositions (foires, musées, centres d’art et galeries confondus).

Enfin, si l’art peut avoir cette capacité d’ébranler et de faire naître des sentiments qui seront peut-être suivis d’effet une fois sortis du white cube, la question reste posée du nombre de personnes qui s’autorisent à entrer dans cet espace immaculé. À l’exception de l’art des commandes publiques qui se déploient dans les rues des banlieues comme sur les ronds-points des campagnes et touchent donc un large public, l’art contemporain s’adresse à une infime portion de la population.

Par ailleurs, cette fraction en contact avec l’art contemporain n’est peut-être pas la moins sensible aux difficultés d’existences des minorités ni à l’urgence climatique et ce alors même que les institutions, qu’elles soient privées ou publiques, suivent des logiques de rentabilité économique (ou a minima d’équilibre) qui les incitent à prévoir des programmations en fonction de l’auditoire attendu. Certaines d’entre elles n’hésitent pas à demander aux artistes des pièces « moins militantes » pour les périodes durant lesquelles leurs lieux sont fréquentés par un public plus large qu’à l’accoutumé.

Ainsi, si nous pouvons nous réjouir de voir apparaître des artistes qui mettent fin à la surenchère de provocations et propositions chocs dont la présentation dans le cadre d’un système marchand rend caduque la dimension transgressive et si nous pouvons apprécier de voir émerger des artistes concernés par l’état du monde, le statut politique des œuvres doit être mis en perspective relativement à l’efficacité de l’art conçu comme mode de communication.

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