Venise à la charnière du désastre

Venise à la charnière du désastre
Tribunes

«La cité des Vénètes fondée sur les eaux par disposition de la providence divine, de toute part entourée d’eau, est défendue par ces eaux comme par un mur ; c’est pourquoi quiconque, de quelle que manière que ce soit, osera attenter aux eaux publiques [ detrimentu publicis aquis inferre ausus fuerit ] sera jugé comme ennemi de la patrie [ hostis patriae iudicetur ] et puni d’une peine non moins grave que s’il avait violé les murs sacrosaints de sa patrie. Que la disposition de cet édit reste perpétuellement en vigueur» (ill. 1).

C’est par ces mots solennels, gravés sur un vieux marbre ornant autrefois le Palais des Dix Sages, à Rialto, que l’humaniste vénitien Giovan Battista Cipelli (1478-1557) consacrait l’autorité suprême de la Magistrature des Eaux dans la Cité des Doges. Les «Savi delle Acque» comme on les appelait, institués le 7 août 1501, exerçaient un contrôle absolu sur les fleuves alimentant la lagune et sur cette lagune même. Autorisée à recourir dans certains cas au «rito del Consejo dei Diese», c’est-à-dire aux procédures d’enquête et de condamnation du terrible Conseil des Dix, la Magistrature des Eaux avait virtuellement la faculté de punir, si besoin par noyade nocturne dans la lagune, les crimes les plus graves, comme le sabotage des digues, l’ouverture illégale des vannes et l’«intestadura» ou le barrage interdit des écoulements. L’ironie de l’histoire veut que cette police des eaux ait été abolie en 2014 par le gouvernement Renzi devant l’énorme scandale du Mose (1), cette digue automatique, jamais terminée, d’un coût d’environ 6 milliards d’euros. Cela sans compter le milliard et des poussières détourné au profit d’affairistes et de politiciens véreux sous le couvert du Consortium Venezia Nuova, notamment au moyen de fausses factures. Certes, l’information n’étant pas neuve, elle apparaît toutefois biaisée par nos médias nationaux (2), où il n’est pas rare d’entendre réitérée cette question ingénue alors que Venise se noie : « quand le Mose entrera-t-il en fonction ? ». Probablement jamais. Non que les fraudes, les pots-de-vin et autres financements illicites, sur lesquels insiste tant la presse française, l’empêcheraient de fonctionner. C’est plutôt à des obstacles techniques que le salut de Venise se heurte désespérément aujourd’hui. Il y en a beaucoup. J’en énumère seulement quatre, qu’on doit connaître avant de parler. 

Pour commencer et comme le prouve depuis au moins 2016 le CNR italien (équivalent de notre CNRS) (3) par des observations satellites précises (relayées par le Mouvement 5 étoiles (4) lors d’une interrogation parlementaire), les immenses cuves de béton immergées, ou «cassoni» (5) formant l’épine dorsale du barrage, ont subi un processus d’enfouissement anormal dans la vase lagunaire. Ensuite, la série des 78 parois mobiles et articulées, ou «paratoie» (6) fonctionnant par remplissage, nécessitent un entretetien régulier de désincrustation et de nettoyage tel que leur manutention, si le Mose fonctionnait normalement, en serait ininterrompue (7). Troisième problème, les barges-plateformes ou «Jack-up» à 55 millions pièce, conçues pour mettre en place les parois et les hisser, sont défectueuses depuis 2015 et languissent souvent dans leur chantier (8). Mais voici la quatrième avanie, la plus funeste. Elle fut révélée par Gian Maria Paolucci, l’ingénieur de l’université de Padoue chargé de l’expertise du Mose. En résumé, les parois mobiles s’articulent sur 158 charnières (ill. 2) dont le prototype en acier inoxydable, initialement produit par la Valbruna de Vicenza, avait été conçu pour résister à la corrosion. Or, cet acier a été substitué par un métal de moindre qualité et d’un coût inférieur en provenance des pays de l’Est (9). Il faudrait par conséquent les remplacer. On ignore si d’autres pièces de métal essentielles présentent les mêmes faiblesses – avec un risque de rupture supérieur à 60% – mais les ingénieurs vénitiens savent déjà, par exemple, qu’un tube de quatre cents mètres traversant les cuves immergées à Malamocco, au point central de la lagune (ill. 3), est troué par endroits, tandis que des galeries de manutention ont été inondées par deux mètres d’eau saumâtre, au point d’endommager des installations dont les failles structurelles furent sous-estimées au départ. Sans doute pour les mêmes motifs le Baby Mose de Chioggia, dit-on, doit-il être actionné manuellement. Et pour finir, le système d’électrolyse par pose d’anodes destinées à épargner l’oxydation des pièces métalliques, soit n’a pas été adopté, soit n’a pu être mis en place. En tout état de cause, puisque les charnières assurent la triple tâche d’arrimer les parois mobiles aux cuves, de permettre l’élévation et l’abaissement de la barrière et d’assurer sa cohésion fonctionnelle, on voit mal comment le Mose pourra entrer efficacement en fonction : fût-il complété en 2021, il resterait cloué par la rouille au fond de l’eau et condamné à l’immobilité. La corrosivité du milieu marin, peu suprenante, et la violence des marées, assez prévisible, commencent à détruire une oeuvre dont on nous garantissait hardiment qu’elle durerait cent ans. Des magistrats des eaux criminels, jugés et condamnés, qu’une noyade nocturne dans la lagune n’inquiète plus guère, réussiront-ils à noyer Venise et tous les Vénitiens ?

 

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_MOSE

https://www.agi.it/cultura/magistrato_acque_venezia_doge-6543605/news/2019-11-14/

(2) https://www.lepoint.fr/monde/inondation-a-venise-le-desastre-aurait-pu-etre-evite-13-11-2019-2347297_24.php

https://www.lesechos.fr/2014/06/venisegate-main-basse-sur-la-lagune-1102821

https://www.lefigaro.fr/culture/le-projet-moise-cense-sauver-venise-de-la-noyade-fait-polemique-20191113

https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Venise-risque-mourir-dune-absence-vision-2019-11-18-1201061097

(3) https://www.cnr.it/en/press-release/8744/fondali-della-laguna-di-venezia-erosione-e-rifiuti

(4) http://www.veneziatoday.it/cronaca/interrogazione-cinque-stelle-mose-delrio.html

(5) https://www.mosevenezia.eu/cassoni/

(6) https://www.mosevenezia.eu/paratoie/

(7) https://www.electroyou.it/m_dalpra/wiki/mose-progetto-sospetto-fin-dall-inizio

(8) https://nuovavenezia.gelocal.it/venezia/cronaca/2015/09/09/news/nave-da-55-milioni-subito-in-avaria-1.12063431

(9) https://www.ilfattoquotidiano.it/2017/02/06/mose-relazione-su-cerniere-potrebbero-cedere-provveditore-in-caso-di-costi-extra-faremo-causa-a-costruttori/3371986/

Illustration 1 : Venise, marbre noir, 65 x 103 cm, XVIe s., Musée Correr, n° inventaire Cl. XXV n. 0522 (http://www.archiviodellacomunicazione.it/Sicap/OpereArte/280767/?WEB=MuseiVE)

Illustration 2 : Charnières mâle et femelle du Mose (http://www.hsh.info/fip-913.htm)

Illustration 3 : Le Mose vu du ciel avec Malamocco au centre (https://www.agi.it/cultura/magistrato_acque_venezia_doge-6543605/news/2019-11-14/)

Image d’ouverture : l’acqua alta de novembre 2019, Lucien Chardon.

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