Diamants sur canapés fin de siècle

Diamants sur canapés fin de siècle
Tribunes

Je déroge aujourd’hui à la règle – celle de commenter l’actualité culturelle française -pour évoquer une institution italienne, cible d’attaques violentes de la part de courants d’opinion rétrogrades. Le Palazzo dei Diamanti à Ferrare, en Émilie-Romagne, est un des lieux d’expositions les plus prestigieux d’Italie. Son programme riche et varié (depuis l’œuvre du cinéaste Antonioni en 2013, avec ma participation, jusqu’à l’exposition actuelle consacrée à Boldini et la mode en passant par une récente proposition autour de Courbet) a fait de ce palais à la façade rythmée de pierres taillées en diamants l’écrin d’initiatives  très originales.

Les deux ailes du rez-de-chaussée, dédiées aux expositions temporaires, étaient jusqu’alors reliées par une passerelle de fortune indigne de la majesté de ce lieu, traversant un jardin maltraité. Un concours international a été lancé au printemps 2017 pour remplacer cette médiocre canopée qui bloque la vue sur le jardin et sur le palais lui-même par un pavillon de verre et de métal de 660 mètres carré. Ce projet essentiel pour le développement de la programmation de cette institution est très vivement critiqué – en particulier par Vittorio Sgarbi – au titre d’une prétendue trahison patrimoniale.

Le Palazzo dei Diamanti.

 

Cette initiative n’a pourtant pas connu (comme parfois en Italie !) de procédures douteuses pour être mise en œuvre. C’est en toute clarté et dans les termes d’une consultation visant la modestie financière et la discrétion architecturale que les équipes de Ferrara Arte espèrent se doter de moyens supplémentaires pour développer une programmation audacieuse. Une pétition circule pour soutenir les projets de l’équipe de Ferrara Arte et leur perspective architecturale élégante (et réversible !) : https://www.change.org/p/ministro-per-i-beni-e-le-attività-culturali-onorevole-alberto-bonisoli-palazzo-dei-diamanti-non-è-in-pericolo

L’exposition que le Palazzo dei Diamanti propose actuellement, Boldini et la mode, était risquée, car l’œuvre prolifique du peintre semble décourager la sélection, et pourrait ainsi minoriser son apport à l’histoire de l’art. Ce n’est pas que l’ampleur d’une œuvre suscite nécessairement le doute sur ses qualités : un certain nombre de maitres de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle relève précisément de la performance quantitative. Mais Boldini, comme Jacques-Émile Blanche ou, dans une certaine mesure, James Tissot, fut un artiste communément rangé dans la catégorie des peintres mondains. C’est ici que cette exposition tient de l’exercice admirable, tant il est vrai que la séparation du « bon grain » et de « l’ivraie » dans une telle œuvre appelle probablement plus d’exigence encore qu’un travail sur des peintres chez qui rien n’est mineur. De ce point de vue, le commissariat de Barbara Guidi est exemplaire. Les œuvres retenues sont incontestables picturalement, tout en observant une stricte cohérence avec le projet annoncé : la relation du peintre ferrarais avec la mode de son temps.

« Portrait de Marthe Régnier » par Giovanni Boldini.

 

Une des audaces de cette exposition est d’émousser la rigidité de l’enchaînement des salles, relativement petites et dont les murs ne permettent pas de fantaisies scénographiques. Le scénographe Antonio Ravalli a installé, dans les passages entre les salles, des vitrines dont les fonds vitrés créent un trompe l’œil favorisant l’illusion d’une continuité et d’un espace unique. Dans ces vitrines sont installés des vêtements d’époque dont la coexistence avec certains grands portraits verticaux – une des marques du style de Boldini – est exceptionnellement légitime, autrement dit dénuée de toute facilité documentaire. Les œuvres picturales n’artisticisent pas les robes, et les accessoires présentés ne démontrent pas le réalisme de leur représentation par Boldini. Un dialogue vivant et enchanteur s’instaure entre la munificence des matériaux textiles, la virtuosité couturière et la hardiesse du peintre pour déformer les corps et servir la folle inventivité des parures vestimentaires (surtout féminines évidemment). Les corps de nombreuses personnalités portraiturées connaissent des étirements maniéristes que seule la nécessité de restituer le ruissellement sans limites des taffetas justifie. Des clins d’œil anecdotiques à la mondanité de l’époque, et à la littérature qu’elle engendra, ponctuent le parcours, dont la présence des chaussures extravagantes de la comtesse Greffuhle, modèle de la duchesse de Guermantes de Proust. Une partie des costumes provient du Musée des Arts Décoratifs de Paris, ainsi que quelques tableaux dont le portrait du caricaturiste Sem, rarement exposé à Paris à ma connaissance. Il révèle un personnage dont le visage mutin et l’allure suspendue m’évoquent irrésistiblement le virevoltant voyou dragueur interprété par Gilles Margaritis dans L’Atalante de Jean Vigo.

« Portrait d’Yvone Lansberg » par Henri Matisse.

 

Les œuvres de Boldini réunies sont brillamment accomplies d’un point de vue technique, résultant d’une frénésie de la brosse et du pinceau qui confine à l’agitation abstraite d’un Georges Mathieu et, pourquoi pas, à l’abstraction lyrique d’un Tobey. Le portrait intitulé Feu d’Artifice (1892-95) pourrait être qualifié de matissien, tant il me rappelle le portrait d’Yvonne Landsberg de Philadelphie, aux excès arborescents de lignes dont l’agitation déplace les contours du corps tout en évoquant des ramages de plume. L’exposition se clôt sur l’extraordinaire portrait de la marquise Casati, anticipant la démultiplication futuriste des limites du corps et dont l’œil noir suggère précocement le tremblé photographique du célèbre portrait de la même marquise par Man Ray.

« Fuoco d’artificio » par Giovanni Boldini.

 

Une telle exposition est doublement novatrice : pour les relations entre les disciplines et les époques qu’elle établit d’une part, et pour le « danger » qu’il peut y avoir à revisiter l’œuvre d’un peintre dont on croyait s’être lassé d’autre part. Elle démontre la nécessité et l’obligation pour le Palazzo dei Diamanti d’étendre et de moderniser ses espaces pour mieux remplir sa vocation au service de l’art italien.

Ferrare, du 16 février au 2 juillet.

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