Audience ou fréquentation ?

Audience ou fréquentation ?
Tribunes

J’ai été frappé ces derniers temps par la coexistence d’expositions auxquelles la fréquentation du public ne suffit plus mais qui aspirent à l’audience, et d’expositions au format très intime, relevant quasiment de la visite d’un cabinet secret.

J’ai récemment visité au Grand Palais l’exposition magistrale conçue par Jean-Louis Prat, consacrée à l’œuvre de Joan Miró. Jubilation de retrouver des œuvres souvent vues à l’occasion d’expositions collectives sur le surréalisme ou l’abstraction. L’exposition vaut pour un certain nombre de pièces conservées à l’étranger et rassemblées pour l’occasion d’une rétrospective finalement stupéfiante. Sans doute faut-il de régulières expositions renouvelées de cette ampleur pour conjurer l’oubli, et surtout pour réviser certains souvenirs faussés par le temps. C’est ainsi que j’avais oublié que l’œuvre intitulée Photo : Ceci est la couleur de mes rêves était si précoce dans l’œuvre de Miró (1925), une sorte de paradoxale synthèse de l’œuvre à venir. Et cela se vérifie en effet au terme du parcours.

« Photo : ceci est la couleur de mes rêves » par Miro.

 

Ce tableau très mystérieux, comme d’autres du Catalan, marque l’aube de son abstraction surréaliste si singulière que l’on pourrait d’ailleurs rapprocher conceptuellement de celle d’Yves Tanguy, sans que les iconographies des deux peintres se ressemblent. Comme si Photo était le programme par avance de ce que les trois grands Bleus allaient remplir à une échelle majestueuse en… 1961 ! L’exposition ne privilégie pas les habituelles pièces de la période la plus connue de Miró, communément réunies sous le terme de Constellations. J’ai cru comprendre qu’au titre même de leur célébrité, il s’agissait d’œuvres onéreuses pour leur transport et leur assurance. Mais c’est une contrainte heureuse, tant leur absence décadre l’habituelle lecture qui fait de l’œuvre de Miró une entreprise ludique à la réputation (illégitimement) enfantine.

De ce fait, c’est l’abstraction et sa gestualité qui se sont imposées dans cette rétrospective. On est saisi par le passage du regard de Miró de la réalité de sa culture nationale d’origine à une abstraction qui fut une des sources de l’art américain de l’après-guerre. Et on est impressionné par son audace, si ce n’est son impertinence, à recourir à certains matériaux qu’on avait pu oublier : par exemple, ces plaques d’isorel marron, couleur de l’argile, marquées par leur faculté d’absorption de la peinture et des couleurs. Elles révèlent un Miró fresquiste aux prises avec l’impossibilité de repentirs du fait de la porosité des supports. Admirables pièces qui font regretter que Miró n’ait pas eu plus fréquemment l’occasion de s’attaquer à des surfaces murales comme Picasso, Braque, Chagall et d’autres peintres de cette génération.

À ce propos, Miró appartient aux « quatre M » : Matisse, Masson, Matta et lui, ces mousquetaires qui inspirèrent l’abstraction expressionniste américaine. Ce qui frappe au terme de la visite est la revanche rusée de Miró pour récupérer à son profit ce qu’il avait ensemencé. Si Arshile Gorky a emprunté à Masson, ce dernier ne s’est pas retourné vers le génial pilleur arménien. Je ne crois pas que Matisse soit revenu vers Motherwell, Rothko et compagnie pour revendiquer un statut de César à qui tout doit être rendu. En revanche, les ultimes propositions de Miró doivent autant à l’effervescence de cette fin des années 1960, à une libération gestuelle d’un certain « street art » ultérieur qu’aux élégies espagnoles de Motherwell ou au dripping de Pollock. Ce qui touche chez Miró à travers cette reprise de « ce qui lui est dû » est l’absence de vengeance, de toute forme de ressentiment. On peut même percevoir quelque chose de l’ordre d’un humour, comme si Maître Miró se permettait d’apporter quelques corrections à ses disciples américains.

« Femme Oiseaux », par Miro.

 

Et puis cette rétrospective accentue ou rappelle fondamentalement que Miró fut le plus poète de tous les peintres du vingtième siècle. Cela semble un truisme que de réanimer cette affaire ancienne : « ut pictura poesis ». Néanmoins, les parois du labyrinthe du Grand Palais sont constellées d’admirables textes de Miró qu’il faut s’empresser de retrouver dans ses Écrits et entretiens parus chez Daniel Lelong éditeur. Comme la plupart des grands du siècle (Matisse, Giacometti, Léger, Masson…), Miró fut également un écrivain. Faut-il le rappeler : qui peint génialement énonce clairement !

Mais c’est plus encore la nature même de la peinture de Miró qui est poésie. Ses gestes de brosse et de pinceaux – projections exclamatives de couleurs liquides -, cette tranquillité intempestive qui l’autorise à laisser des vides immenses sur la toile, le culot de ses titres associés à ses déploiements colorés et mystérieux, cette effronterie érotique qui émane de ses élans informels, cette hardiesse qui le conduit à maltraiter les supports de ses traces colorées, font de Miró un essentiel poète dont la cursivité engendrée par sa gestualité invente une écriture demeurée sans rival.

Au moment où se tenait l’exposition Miró, un artiste contemporain, Jean-Michel Alberola, jouait le commissaire : plutôt qu’à une audience, il aspirait à une fréquentation relevant d’un « rendez-vous des amis ». Cosmos 1939 : Georges Salles/Walter Benjamin est le titre de cette minuscule exposition qui a lieu d’octobre 2018 au 1er mars 2019 au Centre Dominique-Vivant Denon, auquel on accède par la Porte des Arts du Musée du Louvre. Porte qui donne également accès à la sublime Cour Carrée. Alberola s’est employé à réunir les cinquante-trois livres que le philosophe Walter Benjamin, de passage à Paris en 1939, aurait consultés, dont Le Regard de Georges Salles, conservateur des arts asiatiques. Ce dernier livre (toujours stimulant aujourd’hui) marqua fortement le philosophe car il croisait les hypothèses de son texte canonique, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité. Les cinquante-trois livres lus par Benjamin ont donné lieu à la reproduction lithographique de leur couverture. Ces livres ordinaires sont donc devenus des objets précieux, manipulés par le philosophe, ce qui leur confère une dimension auratique renouvelée.

« Cosmos.1939 » ©Jean-Michel Alberola / ADAGP 2018.

 

La salle de lecture du Centre Dominique Vivant-Denon où Walter Benjamin a travaillé possède un petit bureau adjacent au sein duquel Alberola a réuni sous une vitrine (ancienne !) les livres originaux, les exemplaires feuilletés par le philosophe, distillant ainsi un fétichisme émouvant. Enfin, Alberola a peint des lés de papier imprégnés d’un vert turquoise (céladon ?), seulement marqué d’une petite étoile et de deux phrases peintes de Benjamin.

L’accès à cette exposition exigeait de présenter sa carte d’identité à un gardien du musée au rez-de-chaussée et de prendre un ascenseur vers le second étage. La directrice du Centre Vivant-Denon, Françoise Mardrus (responsable de cette initiative) et Françoise Dalex (responsable du Centre de ressources) accueillaient le visiteur en compagnie d’Alberola. Recueillement silencieux, parcours limité à un simple tour d’une grande table de lecture. Quelques minutes en compagnie des livres, valant des heures entières de certaines grandes expositions trop copieuses, invitaient le visiteur à penser tout autant qu’à voir. En si peu d’espace, l’Alberola commissaire d’exposition gratifiait les visiteurs privilégiés d’un accueil luxueux : cette disponibilité des organisateurs permettait un shoot de poésie inoubliable.

Que faut-il penser de ce grand écart entre la somptueuse et démocratique exposition Miro et la délicate proposition secrètement autobiographique d’Alberola ? Je ne sais pas… Il faut les deux, certainement…

Quelques autres expositions parisiennes récentes peuvent s’inscrire dans cette tendance d’expositions intimes : facétieuse et brillante Annette Messager à la Fondation Giacometti, Gustave Moreau (au Musée qui porte son nom) et l’abstraction. Ces deux dernières expositions ayant la particularité d’offrir au visiteur un sentiment d’effraction domestique : la Fondation Giacometti, bien que n’étant pas le domicile du sculpteur, n’est guère éloignée de ce dernier dans le quartier Montparnasse, et les oeuvres de Gustave Moreau sont présentées dans l’atelier où il enseigna (quelques maîtres modernes dont Matisse). Ces expositions ont en outre le délicieux pouvoir illusionniste de transformer le visiteur en collectionneur à peu de frais.

Exposition Annette Messager à la Fondation Giacometti.

 

Cette chronique se veut l’éloge, par ordre d’apparition en scène de Jean-Louis Prat, de Jean-Michel Aberola, des deux Françoise du Louvre (Dalex et Mardrus), de Catherine Grenier et son équipe giacomettienne, d’Annette Messager et de Marie-Cécile Forest, la directrice du Musée Gustave Moreau.

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