Filmer les états du monde… et de soi

Filmer les états du monde… et de soi
Tribunes

Mon actualité est cinématographique, incarnée par deux cinéastes qui furent un couple par le passé dans la vie intime : Olivier Assayas et Mia Hansen Løve. Doubles vies, le nouveau film d’Olivier Assayas, fait en un mélange de joie et d’inquiétude ce constat : « est-ce ainsi que les hommes vivent ? », pour reprendre les célèbres mots du poète. Comme Bazin invitait à considérer les films de Pagnol, Guitry ou Cocteau comme du cinéma absolu et non du « théâtre filmé », autrement dit le théâtre comme réalité saisie par l’art du film, les situations « parlantes » du film d’Assayas sont du cinéma, de la mise en scène comme les plans de s.m.s dans Personal Shopper étaient de magnifiques plans de cinéma (que certains ne jugèrent pas comme tels). Et ces moments de cinéma très originaux, cet accord entre des effets « boulevardiers » et une méditation bergmano-bourdieusienne, sont dûs principalement à la direction d’acteurs d’Assayas. Ils sont tous très « tenus » : Vincent Macaigne et Nora Hamzawi (la grande surprise avec sa belle diction et son absolu naturel), Juliette Binoche au minimum de ses effets donc remarquable. Quant à Guillaume Canet, il offre un visage comme un écran éclairé de contradictoires sentiments, illimités. Doubles vies appartient à un registre proche de Fin août, début septembre (1998). Le pessimisme à l’égard de la littérature s’articule ici au pessimisme amoureux : les couples sont fatigués et ne subsistent unis que par les obligations sociales et professionnelles.

J’aime l’audace des moyens auxquels Assayas recourt pour en découdre avec les dangers d’une continuité dialoguée qui pourrait être trop linéaire. C’est ainsi que les échanges entre les personnages dans leur contexte public (restaurants ou bureaux) sont soumis à des plans généraux soudains qui éloignent de nous les personnages qui se confient. La description des appartements est précise jusqu’au clin d’œil caricatural et révèle beaucoup sur l’inscription sociale et sentimentale des femmes et des hommes entrainés dans ce « ballet ». Car, paradoxalement, ça bouge beaucoup dans ce film où la parole est aux postes de commande de la mise en scène. Assayas est congruent et évite encore autrement l’écueil du naturalisme poisseux : ce dont il s’inquiète socialement se traduit par une forme cinématographique idoine. Celle-ci ne relève pas de l’habituel montage « excessif » du cinéaste (une certaine vitesse qui lui est propre). Le plus souvent les personnages sont assis dans des canapés ou attablés : situations qui reflètent les désarrois d’un milieu socio-professionnel dont l’activité primordiale réside en d’interminables conversations. Les personnages sont saisis dans des allers et retours entre leur lieu de travail et leur lieu de vie intime. Ils parlent et s’écoutent (mal et/ou bien). Leur indifférence est parfois agressive, ils sont fatigués par des doutes souvent cachés par la mondanité. Et tout va vite, se mêle entre la vie professionnelle et la vie intime, vitesse nouvelle d’Assayas. Dans le tournoiement de ces vies doubles, c’est la parole qui engendre la forme, une parole permanente parfois burlesque ou pathétique (la même chose ?) et qui exige l’intelligence de notre écoute ; ce dont Assayas s’inquiète à travers son scénario incarné par des personnages qui sont des professionnels du livre et de l’édition, est précisément le danger que disparaisse un jour ce qu’il « impose » au spectateur : une certaine littérarité élégante dont ses dialogues sont faits. 

Mia Hansen Løve, qui fut l’actrice d’Assayas pour Fin août, début septembre et pour Les Destinées sentimentales (2000), est une des cinéastes françaises contemporaines marquantes. Avec Maya, j’ai été frappé de retrouver le parti pris formel de ses films précédents : restituer le réel avec fluidité, privilégier les enchaînements qui gomment ce sur quoi d’autres exaspèrent les différences ou de brutaux anachronismes pour créer d’artificielles résolutions chorales finales, suggérer sans pesanteur démonstrative les violents déchirements de la réalité géo-politico-sociale, autant de clichés dont la cinéaste se défie pour s’épargner la bien-pensance d’une part importante du cinéma actuel qui ne veut pas être en reste à l’égard des maux du monde. Puisqu’il s’agit cette fois de rapprocher, en une même conscience d’un homme d’action, la distance et la proximité de la Syrie et de l’Inde, le filmage et le montage très personnels de Mia Hansen Løve sont requis pour réussir cet écartèlement : labilité des enchaînements des plans et des séquences ! Je suis admiratif de son culot de montrer un personnage (qui habite tous les plans sans exception quasiment) dans un permanent mouvement, dans une incessante « circulation », surtout roulant en scoot (plans magnifiques) ; et ce n’est pas le moindre de ses partis pris plastiques et dramaturgiques que de relater ainsi, en mouvements fluides, une « retraite » reconstituante mentalement pour ce garçon dont la profession est précisément fondée sur le mouvement, le voyage, le journalisme international. Mais cette immobilité indienne espérée s’avère évidemment d’un autre ordre que celle de l’épreuve de la détention d’otages. Et c’est la finesse de mise en scène de Mia Hansen Løve : l’immobilité indienne est faite de mouvements infinis, retrait illusoire du monde décrit depuis son contraire. Cette circulation devient un voyage d’un autre ordre, une remontée dans le temps (y compris celui cinéphilique en retrouvant Johanna Ter Steege de La Naissance de l’amour de Philippe Garrel !).   

Et puis la fluidité du montage émet une sorte de douceur, une suavité que la lumière indienne exceptionnellement captée renforce. Je trouve Hansen Løve très forte pour articuler des choses si « contraires ». On savait déjà que les contradictions sont son affaire, contradictions qui s’exposent dans la forme même du film plutôt que dans les affrontements dialogués. Son côté « dialecticienne » ! La beauté qu’elle restitue coexiste avec cette terreur engendrée par l’inconcevable horreur – les décapitations islamiques, la folie meurtrière contemporaine irriguant une part majeure de la planète, la violence hors la loi du profit qui détruit Goa à jamais – cette horreur qui balaie tous les souvenirs de ce qui fut une arcadie… bien naïve et révolue. Cruel état des choses qui rend si douloureux la distinction, le choix entre le refuge culpabilisant de la beauté (celle de Maya) et l’appel irrésistible et « inconscient » pour le danger (la réalité du monde). J’ai pensé à cette complexe relation conceptuelle qu’autorise la pensée hindouiste, Maya, entre vérité et illusion, cette conviction (plutôt que croyance) de la dualité contradictoire de tout. Maya, le prénom que donne Mia Hansen Løve à la jeune fille qui traverse la vie de ce journaliste qui observe le monde, n’est sans doute pas innocent. Maya, le film, décrit la quête d’un homme dont l’obsession est l’ailleurs et qui s’affronte au choix de deux formes contraires de celui-ci,  mais unies, la guerre et le désir.

 

Photo copyright Les Films du Losange.

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