Hervé Guibert, toujours

Hervé Guibert, toujours
À voir

Retrouver l’univers photographique d’Hervé Guibert, tel que la galerie Les Douches y donne accès en cette fin d’hiver parisien, c’est un peu rentrer à la maison : on a si souvent croisé les figures et les motifs de cet univers, dans les livres de Guibert, dans son journal, dans sa correspondance, dans ses photographies vues jadis chez Agathe Gaillard, puis à la MEP et ailleurs, tout récemment encore dans le « livre de mémoire » d’Hans Georg Berger (https://www.art-critique.com/2019/12/hans-georg-berger-portraitiste-amoureux/), que les lieux et les visages qu’aimait Hervé sont pour ainsi dire devenus nôtres. Il n’y a pas tant de créateurs qui aient conjugué à ce point l’oeil et la main pour imposer en toute douceur un monde que l’on identifie au premier regard.

Arles, 1981, © Christine Guibert / Courtesy Les Douches la Galerie, Paris.

 

Guibert est présent aux Douches par plusieurs autoportraits. Le plus souvent, il se cache à demi : en jouant aux ombres chinoises, en plaçant son visage à contre-jour ou en dissimulant ses yeux sous un bandeau. Quand il consent à révéler son regard si prodigieusement clair, la rencontre prend à nouveau allure d’épiphanie. La beauté du modèle est aussi celle du photographe, et elle rejaillit sur les acteurs de son théâtre intime : Thierry, Christine, Mathieu, Agathe… La plus belle des photos d’amitié et d’amour aujourd’hui montrées est certainement celle d’Eugène Savitzkaya à l’île d’Elbe, un rameau d’aubépine à la main ; dans sa pureté, cette image a tout d’un portrait japonais. 

Agneaudou et Belours, 1981, © Christine Guibert / Courtesy Les Douches la Galerie, Paris.

 

Le monde d’Hervé est un monde d’objets tout autant que d’humains (ou d’animaux, comme le molosse Ali Baba !). Une part importante de l’activité photographique de l’écrivain a consisté ainsi à magnifier les éléments fétichisés de son décor familier : les peluches Agneaudou et Belours, l’éléphant, la tête de Jeanne d’Arc, au réalisme inquiétant, qui rappelle tout le travail de Guibert sur les cires anatomiques (http://prussianblue.fr/les-beaux-monstres-dherve-guibert/). Montrer l’intime, c’est aussi recenser et documenter les lieux de l’espace domestique. Les manuscrits sont ouverts sur la table de travail et les livres bien rangés sur les rayons de la bibliothèque, à motié cachés par les cartes postales des tableaux aimés. Particulièrement bouleversante (même si elle est très antérieure à la maladie fatale) est une photo où la machine à écrire est posée devant une grande baie, à côté d’une radiographie que la lumière traverse et qui révèle l’intérieur d’un torse d’homme. Le corps et la fiction, quintessence de l’intime…

Écriture, 1983, © Christine Guibert / Courtesy Les Douches la Galerie, Paris.

 

La galerie a eu l’heureuse idée de compléter l’exposition Guibert, déjà abondante, par quelques images plus anciennes, qui répondent magnifiquement aux obsessions de l’écrivain. Une poupée démembrée sur le sable par Pierre Boucher, un agencement de masques par Jean Roubier, des photos de Roger Parry : autant de contrepoints poétiques à cette quête de soi par l’image qui a traversé le destin solaire d’une des plus belles figures du dernier XXe siècle et que nous continuons à suivre avec admiration, nostalgie et tendresse.

Hervé Guibert : de l’intime – Galerie Les Douches, Paris Xe – jusqu’au 14 mars.

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