Cent Guerchin à Cento

Cent Guerchin à Cento
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Cento est une petite cité d’Émilie-Romagne, dans la province de Ferrare, qui s’enorgueillit (bien légitimement !) d’être la patrie d’un des plus grands artistes du Seicento, Gian Francesco Barbieri, connu sous le surnom de Guerchin. Sur la place principale, un monument replace au coeur de sa ville celui dont Goethe notait déjà à la fin du XVIIIe siècle qu’on en parlait ici comme d’un saint ! Le séisme de 2012 a toutefois durement blessé Cento, condamnant à une longue fermeture sa Pinacothèque et plusieurs de ses riches églises. La grande exposition de cet hiver est une manière d’exorciser le souvenir des destructions, en redonnant à voir, dans des écrins dignes d’elles, les oeuvres de l’enfant du pays. 27 toiles et 32 peintures murales détachées sont rassemblées dans l’ancienne église San Lorenzo, tandis qu’une vingtaine de précieux dessins sont montrés à la Rocca. La plupart des pièces n’ont pas eu grand chemin à faire pour rejoindre les cimaises, mais on note tout de même plusieurs prêts extérieurs d’importance, comme l’Assomption du Duomo de Reggio Emilia, qui sort de son église pour la toute première fois.

Le Guerchin ne s’est en effet pas contenté de naître à Cento, il y a aussi appris son art et y a longtemps vécu, ne s’installant durablement à Bologne qu’à la cinquantaine. Dans une ville enrichie par la culture du chanvre, qu’il est arrivé au peintre de représenter, il a reçu de très nombreuses commandes, au point que l’on affirme qu’il y a cent Guerchin à Cento ! (Le site internet qui accompagne l’événement donne du poids à cette affirmation en produisant une liste.) Le commissaire de l’exposition, Daniele Benati, rappelle que la situation de Cento à proximité de Bologne aussi bien que de Ferrare rend compte des influences qui se sont exercées sur le jeune artiste, en l’absence d’un maître au sens strict, dont Barbieri semble avoir été dépourvu. Une légende veut que l’année même de sa naissance, en 1591, une Sainte Famille des Carrache soit arrivée à Cento et ait tenu lieu pour lui d’école d’art. Il est bien certain que Le Guerchin a fait son miel de la grande manière bolonaise. L’oeil d’aigle de Roberto Longhi avait toutefois distingué aussi de puissantes influences ferraraises, qu’il attribuait notamment à Dosso Dossi. 

Le résultat, au bout du compte, n’appartient qu’au Guerchin. L’exposition permet de se familiariser avec les traits caractéristiques d’une main aussi virtuose que féconde : perfection et aisance du dessin, teints de porcelaine, élégance un peu théâtrale de la gestuelle, virtuosité des drapés (comme dans une admirable Apparition du Ressuscité à sa mère des années 1630), création d’univers colorés adaptés à l’atmosphère des toiles. À Cento s’imposent plutôt des camaïeux un peu éteints, gravitant autour des bruns propres aux bures monacales, mais Le Guerchin savait oser les couleurs vives – ainsi lorsqu’il accole au camail rouge de Charles Borromée (omniprésent dans la peinture d’église de ce temps) un manteau marial d’un bleu profond. En expert, Lodovico Carraci ne s’y était pas trompé, reconnaissant dès 1617 tanta felicità di invenzione, e gran designatore, e felicissimo coloritore… Les dessins ne démentent pas une impression si favorable, avec leur trait sûr, rapide et allègre. Il y a en effet chez le sérieux Guerchin une charmante disposition à la fantaisie, comme dans ce putto potelé qui montre son derrière.

Au lieu de s’agglutiner dans les rétrospectives des grands musées métropolitains, pourquoi ne pas aller passer deux ou trois jours en Italie centrale, là où chaque église recèle un trésor (quand ce n’est pas dix !), où la vie est si douce, où l’hospitalité est si plaisante… Entre Bologne et Ferrare, ce sera l’occasion de redécouvrir un artiste dont le nom est glorieux, mais à qui une histoire de l’art sévère aux vedettes d’antan a parfois fait une réputation de froideur largement imméritée. À Cento on pourra s’en convaincre à loisir.

Emozione barocca : il Guercino a Cento – Cento, jusqu’au 15 février 2020.

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