L’Art de la tromperie – Chapitre I : l’Affaire Bouvier

L’Art de la tromperie – Chapitre I : l’Affaire Bouvier
Marché

Le monde de l’art défraye régulièrement la chronique en raison des montants atteints par les plus grands chefs d’œuvres. Ponctuellement, certaines affaires artistico-judiciaires percent au sommet de l’actualité. On pense, notamment, au vol de la Joconde (en 1911), qui avait fait les choux gras des journaux pendant près de deux ans. Plus récemment, ce sont des affaires moins spectaculaires qui occupent les Unes, impliquant notamment des marchands d’art et leurs clients.

Ce fut le cas cet été avec l’affaire d’un célèbre marchand d’art londonien, Timothy Sammons, condamné à 12 ans de prison pour avoir escroqué plusieurs clients pour un montant total de 30 millions d’euros. Le mois dernier, le célèbre marchand d’art berlinois, Michael Schultz, a été arrêté pour, semble-t-il, avoir attaché de faux certificats d’authenticité à des œuvres. Le milieu a été marqué par un nouvel incident il y a quelques jours, lorsque Inigo Philbrick, un ancien de la galerie White Cube, a été accusé d’avoir trompé ses clients en vendant la même œuvre de Rudolf Stingel de nombreuses fois.

Mais une autre affaire occupe le devant de la scène médiatico-judiciaire, se démarquant par son ampleur, et par les montants concernés. Révélée en 2015, elle implique le marchand d’art Yves Bouvier, poursuivi par un homme d’affaires russe, qui l’accuse de surfacturation d’œuvres.

Yves Bouvier, un marchand d’art suisse, avait ainsi proposé au collectionneur et milliardaire, Dmitry Rybolovlev, de lui confectionner une collection de 38 chefs d’œuvre. C’est lors de ce processus que le marchand d’art suisse aurait mis en place un dispositif lui permettant, selon Rybolovlev, de surfacturer les œuvres vendues, pour un gain total estimé à un milliard de dollars par son ancien client.

Depuis, le marchand suisse s’est défendu de toute duplicité, expliquant qu’il avait agi dans son bon droit en tant que marchand indépendant. De fait, la question du rôle joué par Yves Bouvier dans ces transactions est déterminante, et devrait décider de l’issue de cette bataille judiciaire : était-il un vendeur agissant en tant que tierce partie — donc libre de fixer le prix qu’il souhaitait — ou était-il un agent commissionné par le milliardaire — ce qui l’engageait à protéger l’intérêt de son client ?

Le contentieux opposant Rybolovlev et son ancien vendeur fait actuellement l’objet de plusieurs procédures devant les tribunaux de différents pays, notamment à Monaco, en Suisse, aux Etats-Unis et à Singapour.

 

La meilleure amie du vendeur

 

Cette affaire trouve son origine à l’occasion de rencontres déterminantes à Genève, en Suisse. Peu après s’être installé dans la ville, l’homme d’affaires s’est ainsi lié d’amitié avec un dentiste, Jacques Rappo, qui présente sa femme, Tania, d’origine bulgare et parlant russe, à la famille Rybolovlev. Dmitri Rybolovlev et Tania Rappo tissent alors des liens d’amitié. Amatrice d’art autodidacte, c’est elle qui l’introduit dans le milieu de l’art, l’accompagnant à plusieurs expositions.

Elle devient ainsi une proche de la famille Rybolovlev, une confidente, jusqu’à devenir la marraine de la jeune fille de l’homme d’affaires, Anna. Aussi, sans surprise, lorsque celui-ci se prend de passion pour l’art et envisage de se créer une collection, fait-il appel à Mme Rappo pour l’aider à se lancer.

C’est ainsi elle qui, en 2002, supervise l’achat du tableau de Chagall intitulé « le Cirque ». Malgré un prix d’achat affiché flirtant avec les 9 millions de dollars, Tania Rappo suggéra au milliardaire, à la suite d’une recommandation émanant d’un proche de faire une offre à hauteur de 5 millions. Offre acceptée.

Cette économie substantielle, ajoutée au fait que Mme Rappo n’ait pas demandé de commission (Rybolovlev lui accordera tout de même 50 000 francs suisses), contribua au crédit que M. Rybolovlev lui portait.

 

Le Certificat manquant

 

Lorsque le tableau arriva dans la zone franche genevoise de la société de transports Natural Le Coultre, Mme Rappo accompagna Rybolovlev pour s’assurer de sa bonne réception. Yves Bouvier les y attendait.

D’après Mme Rappo et Yves Bouvier lui-même, sa présence était une simple coïncidence.L’homme d’affaires suisse se présenta comme le PDG de Natural Le Coultre, et accompagna son hôte à la salle d’exposition. Mais Rybolovlev, constatant qu’il manquait le certificat d’authenticité du Chagall, commença à craindre que toute l’affaire ne soit une duperie. L’occasion pour Bouvier de faire ses preuves. Il s’engagea à obtenir ce document, et tint rapidement sa promesse.

Après cet épisode, Mme Rappo ne tarit plus d’éloges à propos de Bouvier, incitant Rybolovlev à s’appuyer sur son réseau et sa discrétion pour constituer sa collection. Un rendez-vous fut donc organisé dans la demeure familiale des Rybolovlev à Cologny, où Tania Rappo et Yves Bouvier étaient tous deux présents, afin de cadrer la relation de travail entre les deux hommes.

Les désaccords sur ce qui s’est dit lors de cette rencontre sont au cœur de l’affaire Bouvier. Ce dernier affirme qu’il a offert ses services aux Rybolovlev en précisant qu’il avait « accès aux bonnes informations » et qu’il pouvait « vendre des tableaux ». Mais Dmitri Rybolovlev prétend se souvenir d’une autre version des faits : Bouvier lui aurait proposé d’acquérir des œuvres moyennant une commission s’élevant à 2% de la valeur de chaque œuvre achetée.

Quoi qu’il en soit, cette rencontre fut à l’origine d’un long partenariat entre les deux hommes, permettant à Rybolovlev de se constituer en moins de 10 ans une collection de premier ordre. En parallèle, les relations entre Rybolovlev et Bouvier devinrent amicales, le second gagnant la confiance du premier.

 

Le Jeu Commercial

 

Bouvier, de son côté, était adepte de ce qu’il appelle « le jeu commercial ». De quoi s’agit-il ? Avant de présenter une œuvre à son client, il s’assurait que toutes les personnes impliquées dans la vente aient accès au même niveau d’information, soient sur la même « longueur d’onde » – raison pour laquelle il faisait lire tous les rapports liés à des ventes d’œuvres à Mme Rappo avant de les envoyer à Rybolovlev. Cette dernière n’ayant de cesse, d’après la presse helvétique, de le présenter comme un homme « brillant » et « quelqu’un de fiable ».

Ce que Rappo aurait oublié de dire à Rybolovlev, c’est que sur cette période, Bouvier lui aurait versé 130 millions de francs suisses en commissions, vraisemblablement pour la remercier de lui avoir présenté Rybolovlev. Versements réalisés via 10 sociétés-écrans.

Pour le camp Rybolovlev, aucun doute :  la relation entre les trois protagonistes était biaisée dès le départ. En effet, Rybolovlev ignorait que la société Finatrading, qui lui avait vendu le Chagall, était en réalité la propriété d’Yves Bouvier. Ce dernier, lors de leur première rencontre, ne se serait pas présenté comme le vendeur mais comme le PDG de la société s’étant chargé du transport de l’œuvre.

L’enquête a permis d’établir que la société hongkongaise du marchand, MEI Invest, avait transféré 19 millions d’euros à Finatrading entre 2011 et 2014. Expliquant potentiellement la rapidité avec laquelle Bouvier avait réussi à se procurer le certificat d’authenticité manquant.

Il est courant dans le monde artistique que l’acquisition d’une œuvre d’art de renom soit réalisée via plusieurs intermédiaires, et les acheteurs souhaitent souvent conserver une grande discrétion. Si Yves Bouvier a centralisé tout le processus c’était donc, selon lui, qu’il souhaitait préserver l’anonymat de Rybolovlev. En effet, en apprenant qu’un milliardaire était intéressé, le vendeur d’une œuvre aurait pu être tenté d’en gonfler le prix.

Le marchand suisse assurait d’ailleurs à son client qu’il était garant de ses intérêts dans ses négociations avec les impitoyables requins du marché de l’art. Il écrit ainsi à Mikhail Sazonov, conseiller de l’homme d’affaires : « Tiens-moi informé, j’irai en tous les cas de nouveau à la « guerre » cet après-midi », à propos de l’achat du tableau No. 6 du peintre Mark Rothko. « Je ferai tout mon possible pour négocier le meilleur prix possible », assure-t-il dans un autre email, sans préciser que le vendeur n’était autre que lui-même.

Les juges suisses chargés de l’affaire ont également indiqué que Bouvier rassurait son client en lui envoyant des rapports d’experts reconnus du monde de l’art comme Guy Jennings, Marc Restellini et Sam Valette, le vice-président des ventes internationales de Sotheby’s. En outre, pour chaque vente, Bouvier s’appuyait sur l’expertise de son restaurateur, Phillipe Kunz.

La justice suisse a aussi découvert que Bouvier proposait à son client de cofinancer l’acquisition d’œuvres afin de lui prouver qu’il était bien dans son camp. « Si Dmitri [Rybolovlev] souhaite faire une opération financière extraordinaire, je veux investir avec lui dans ce Rothko [No 6]. C’est une opportunité et je connais plusieurs acheteurs. », lit-on dans un de ses emails. Yves Bouvier, de son côté, explique que sa décision de cofinancer l’achat de certaines œuvres avec Dmitri Rybolovlev « n’a rien à voir avec le fait d’être un marchand ou un agent », et qu’il s’y était engagé à titre personnel. Le but de ce co-investissement était donc, d’après ses représentants, de créer des incitations financières pour le marchand.

 

Le rôle d’Yves Bouvier : vendeur ou intermédiaire ?

 

Plusieurs années avant que ses relations avec Rybolovlev ne se détériorent, Bouvier avait écrit dans une lettre adressée à Elena Rybolovleva que son rôle était « d’aider [les époux Rybolovlev] dans le choix des tableaux, l’obtention des documents et certificats relatifs ainsi que de s’assurer du transfert de propriété des œuvres en échange du paiement ». Ses avocats expliquent en effet que le vendeur était garant de l’authenticité des œuvres qu’il vendait à Rybolovlev, et que c’était précisément à ce titre qu’il percevait entre 1 et 2% du prix de vente.

D’autres pièces de la même époque éclairent aussi la perception que l’on peut avoir du rôle joué par Bouvier. Les factures qu’il envoyait étaient adressées via sa société MEI Invest – un élément qui n’a pas éveillé la suspicion des conseillers du collectionneur, compte tenu de l’importance de l’anonymat dans ce milieu. D’après Bouvier, ces factures prouvent qu’il assurait bien le rôle de vendeur indépendant, et ce depuis le début de la relation – mais aussi que Rybolovlev était au courant de ce fait.

Certains détails fragilisent toutefois cette version, en donnant le sentiment d’une relation de prestataire plus que de vendeur. « Je reste dans l’attente de vos instructions avant toute démarche complémentaire », écrivait par exemple le marchand au conseiller de Rybolovlev, dans un email relatif à la négociation de l’œuvre de Picasso « Le Mousquetaire à la Pipe ».

De plus, Rybolovlev reproche à Yves Bouvier de ne jamais s’être présenté comme le vendeur lors des transactions. Il était toujours question d’une tierce partie. Dans un email envoyé à Mikhail Sazonov datant de 2015, il fait par exemple mention « du vendeur du Rothko » – laissant à penser qu’il s’agirait de quelqu’un d’autre que lui.

Dans un autre email envoyé à l’un des représentants de Rybolovlev, il explique avoir offert 100 millions de dollars pour l’achat du « Salvator Mundi » de De Vinci – une offre « rejetée sans hésitation par le vendeur ». Il y explique que faire baisser le prix était « terriblement difficile », avant de conclure en affirmant que le prix de 127,5 millions constituait « une très bonne affaire ». Et ce alors qu’il venait d’acheter l’œuvre pour 80 millions de dollars.

Face à ces éléments, Bouvier a répliqué que ces arguments n’étaient « rien d’autre que le jeu commercial ». Il rappelle à ce titre que « tout vendeur peut faire mention de négociations difficiles pour l’acquisition d’une œuvre ». En outre, il précise que les emails entourant cette négociation n’auraient pas affecté le prix que Rybolovlev était prêt à payer pour acquérir le Salvator Mundi de Léonard de Vinci.

 

La Rencontre Fatidique

 

Pour Yves Bouvier, les allégations selon lesquelles il aurait mené son client en bateau sont donc purement mensongères, mais aussi (et peut-être plus profondément) le fruit d’une incompréhension des ressorts spécifiques du marché de l’art. Dans une interview donnée au New Yorker, il explique que le marché de l’art est opaque par nature : lorsqu’un client se rend dans une galerie, il ignore si les œuvres appartiennent ou non au vendeur, et quelle marge il se fait sur leurs ventes. « Il ne s’agit pas d’un mensonge » précise-t-il à propos des informations données à Rybolovlev. « Il y a toujours une partie de l’histoire qui est vraie ». « J’ai inventé l’existence d’un marchand tiers. Quand tant d’argent est en jeu, il est normal d’essayer de trouver les meilleurs arguments possibles ».

Pour Rybolovlev, cette explication ne tient pas, puisque selon lui les deux hommes étaient liés par une relation d’affaire ancienne et durable, qui était de nature à faire croire à ce dernier que Bouvier n’agissait pas en tant que vendeur indépendant, mais bien en tant qu’agent rémunéré par une commission fixe.

 

Bouvier, pour sa part, ne se rappelle pas avoir utilisé le mot « commission » pour désigner les frais qu’il demandait. En outre, au-delà d’agir en tant que vendeur, il précise qu’il jouait un rôle personnel dans ces transactions, qui le voyaient fournir à l’homme d’affaires russe des « services et garanties spécifiques » tels qu’un audit préalable, d’éventuels frais de restauration et l’assurance pour le transport des œuvres vendues – expliquant que ces 2% sont en dessous des tarifs pratiqués dans le marché de l’art, et qu’ils ne recouvraient que les frais administratifs des opérations. Il n’en reste pas moins que, jusqu’en 2010, Yves Bouvier mentionne ces 2% comme « sa commission ».

Rybolovlev affirme pour sa part que les 2% que Bouvier recevait pour chaque vente de tableau devaient constituer la totalité de sa rémunération.

Sur les 12 années durant lesquelles Bouvier a vendu des tableaux à Rybolovlev, ces 2% ont rapporté à Yves Bouvier près de 35 millions de francs suisses. Or, tous les frais administratifs, incluant les certificats de l’Art Loss Register, les rapports de conservation des experts, dont ceux de Philip Kunz, les photographies des œuvres et les notes de couverture ont coûté au plus quelques milliers d’euros par œuvre. Bouvier, de son côté, affirme que cette somme couvrait également d’autres services, comme l’assurance transport, la restauration des œuvres ainsi que sa garantie personnelle concernant l’authenticité des tableaux.

Les prix auxquels Rybolovlev a acquis ces œuvres auprès de Bouvier étaient souvent sensiblement plus élevés que les prix du marché – fin 2010 il avait obtenu le tableau « Jeunes filles au bord de l’eau » de Renoir pour 45 millions de dollars. Des années plus tard, il a été révélé que le vendeur de l’œuvre n’avait reçu que 31 millions de dollars…

La relation professionnelle entre les deux hommes a pris fin abruptement fin 2014. Rybolovlev avait passé le réveillon avec Sandy Heller, le célèbre conseiller artistique de Steve Cohen. Durant cette soirée, au détour d’une conversation, il lui a révélé que Cohen avait vendu un nu de Modigliani pour 93,5 millions de dollars à un mystérieux acheteur. Cet acheteur n’était autre que Rybolovlev, ce que Heller ignorait à l’époque. Or, Rybolovlev avait versé à son bon ami et négociateur quelque 118 millions de dollars pour cette œuvre, soit 22 millions de plus que la valeur de l’œuvre – même en comptant la commission de Bouvier. Neuf jours plus tard, Rybolovlev demandait à ses avocats de saisir la justice monégasque afin d’ouvrir une instruction pénale pour escroquerie et blanchiment d’argent.

Ceci marqua la fin de la relation entre Bouvier et Rybolovlev – et le début du scandale que le monde de l’art a rapidement surnommé « l’Affaire Bouvier ». Quelques semaines avant que le milliardaire ne rencontre Heller, le marchand suisse écrivait un SMS à son ami et associé Jean-Marc Peretti – qui a par la suite été rendu public par la presse. D’après Bouvier, ce message a été envoyé dans un contexte spécifique, alors que le milliardaire faisait une « demande déraisonnable » : revendre toutes ses toiles en un mois, aux prix ou il les avait achetées. « Je suis dans la merde. Il n’a plus de cash et veut mettre en vente publique [les] Pic[asso] et Rodin. Il ne comprend pas pourquoi il est le seul à ne pas gagner d’argent avec les œuvres (…) En gros, je suis mort et je ferais mieux de disparaitre. »

Bouvier n’a pas disparu, et la controverse créée par cette affaire non plus. Rybolovlev, Bouvier et la maison de vente aux enchères Sotheby’s sont encore aujourd’hui opposés dans des procédures sur trois continents. Le fisc fédéral suisse mène par ailleurs une enquête sur Bouvier pour fraude fiscale.

Un tribunal new yorkais a récemment ordonné la publication d’échanges entre Yves Bouvier et le Vice-président des Ventes privées de chez Sotheby’s, Samuel Valette, montrant que les deux hommes avaient, ensemble, établi des certificats d’évaluation pour certaines œuvres. Le mois dernier, les avocats de Rybolovlev ont d’ailleurs déposé un dossier de 400 pages qui, d’après eux, prouvera toutes leurs allégations.

Même lorsque toutes les juridictions se seront prononcées sur le statut de Bouvier (vendeur indépendant ayant le droit absolu de faire le maximum de profit, ou agent de Rybolovlev tenu de ne pas abuser de sa confiance), cette saga continuera à témoigner de l’opacité du monde de l’art. Et de la subtilité des relations qui s’y nouent.