Quand un marchand d’art gagne à lui tout seul plus qu’une maison de ventes aux enchères

Quand un marchand d’art gagne à lui tout seul plus qu’une maison de ventes aux enchères
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Un marchand d’art peut-il gagner plus qu’une maison de ventes aux enchères fondée il y a 300 ans ? La réponse devrait être non. Yves Bouvier et la maison Sotheby’s ont pourtant réussi à contredire cette idée reçue. Cependant, les rentrées d’argent spectaculaires du marchand d’art suisse posent question. L’un de ses anciens clients, l’homme d’affaires russe Dmitri Rybolovlev, a en effet intenté une action en justice contre lui, avant de se retourner également contre Sotheby’s, accusant la prestigieuse maison d’avoir aidé l’intermédiaire suisse à s’enrichir à ses dépens.

La maison Sotheby’s compte plusieurs départements : le département des ventes aux enchères et le département des ventes privées sont les plus rentables. Depuis 2012, ce dernier a traité avec près de 2400 clients dans 79 pays différents pour un total de 4 milliards de dollars. C’est, de l’aveu même de Sotheby’s, le département qui connaît « la croissance la plus rapide sur le marché » assurant « une discrétion, une efficacité et un confort inégalés à chaque étape de la vente ».  Ce qui ne l’a pas empêché d’être mêlée à une affaire de surfacturation d’œuvres d’art au détriment de l’un de ses clients : Dmitri Rybolovlev.

Un système de surfacturation organisé ?

Selon Les Echos, la plainte déposée en 2018 par l’entrepreneur russe Dmitri Rybolovlev montre qu’il a acheté, entre 2011 et 2013, 13 œuvres d’art pour un montant total de 867 millions de dollars. Ceci par l’entremise de son mandataire suisse Yves Bouvier, ce dernier ayant lui-même acquis ces tableaux via la maison de vente aux enchères Sotheby’s pour un prix bien inférieur. Par reventes successives, M. Bouvier aurait réussi à dégager des bénéfices souvent bien plus importants que la maison de vente elle-même, ou tout du moins que sa branche des ventes privées. En 3 ans, Yves Bouvier aurait acheté des œuvres d’art de Sotheby’s pour un total de 570 millions de dollars. Au cours de la même période, le chiffre d’affaires du département des ventes privées de Sotheby’s, selon les rapports annuels, s’est élevé à 2,9 milliards de dollars, portant les achats d’Yves Bouvier à environ 20 % des ventes privées réalisées par Sotheby’s. Plus impressionnant encore, sur ce chiffre d’affaires, la maison de vente n’a gagné « que » 230,6 millions de commissions sur ses ventes, tandis que Bouvier en aurait empoché 297,4 grâce à un seul client… Des chiffres que contestent toutefois Yves Bouvier et ses avocats.

Toujours selon la plainte, ces montants mirobolants auraient été atteints grâce à un savant montage, exécuté de concert entre Yves Bouvier et la maison Sotheby’s. Dans un premier temps, la maison Sotheby’s vendait à l’intermédiaire des œuvres d’art, avant que ce dernier n’aille les vendre non pas à des, mais bien à un seul client. Pour garantir une marge importante, ces œuvres d’art auraient été largement surévaluées. Permettant ainsi à M. Bouvier de rentrer dans ses frais, tandis que la maison Sotheby’s s’assurait des ventes régulières.

En 2011, ce montage aurait concerné 8 œuvres d’art achetées 296 millions par Yves Bouvier, et revendu 461 millions à la fiducie familiale Rybolovlev – parmi lesquelles des œuvres de Picasso, Rodin, Magritte et Modigliani. Ce montant aurait représenté 36 % des ventes privées de la maison Sotheby’s, qui a gagné 67,8 millions de dollars de commission, soit 2,5 fois moins qu’Yves Bouvier, qui de son côté aurait réussi à dégager 175 millions de dollars de ces opérations – là encore, ce dernier dément ces chiffres. Ce procédé se serait répété en 2012 et en 2013 permettant à Bouvier de s’enrichir aux dépens de Rybolovlev.

L’affaire éclate au grand jour

En 2013, Yves Bouvier n’aurait acquis qu’une seule œuvre d’art, mais quelle œuvre ! Le très célèbre Salvator Mundi de Léonard de Vinci, acheté et revendu à Rybolovlev dans les 24 heures avec une marge de 44,5 millions de dollars. C’est-à-dire une plus-value représentant plus de la moitié de ce que le département de ventes privée de Sotheby’s a gagné en une année entière !

Ce montant faramineux a alerté les précédents propriétaires de l’œuvre. Robert Simon, Alexander Parish et Warren Adelson qui, en apprenant le prix auquel le tableau de Léonard de Vinci avait été acquis par Rybolovlev, ont annoncé publiquement leur intention de poursuivre en justice Sotheby’s. La maison avait, en effet, représenté leurs intérêts dans cette affaire. Une plainte rapidement court-circuitée par Sotheby’s qui, voyant venir le scandale, a à son tour intenté une action en justice pour faire valoir qu’elle n’était coupable d’aucune violation. Quatre mois plus tard, les parties ont signé un règlement dont toutes les conditions sont protégées par une clause de confidentialité, étouffant par la même efficacement la controverse naissante.

Yves Bouvier, grand gagnant du montage financier

Finalement, Yves Bouvier aurait gagné en quatre ans plus d’argent avec un seul client que le département des ventes privées de Sotheby’s dans le monde sur la même période – les marges faites par Bouvier lors de la revente des œuvres à la fiduciaire familiale Rybolovlev ne pouvant pas être considérées comme des ajustements « de marché », « techniques » ou « de couverture des risques ».

Au mois de juin, Sotheby’s a déclaré au magazine The Times ne pas connaître « les prix auxquels Bouvier voulait vendre les œuvres d’art ou s’il voulait les vendre ». Cependant, étant donné l’importance des achats de Bouvier (827 millions d’euros) effectués par l’entremise de Sotheby’s par rapport au chiffre d’affaires total des ventes privées, il est difficile de croire que cette dernière aurait pu supposer que Bouvier les achetait pour lui-même. Il est encore plus difficile de le croire quand on sait qu’Yves Bouvier aurait personnellement demandé à Samuel Valette, vice-président des ventes privées de Sotheby’s, de lui fournir des informations sur la sculpture Le Baiser de Rodin, qu’il devait montrer à « son ami » le lendemain.

Un autre aspect de la situation semble attester de la proximité de Bouvier et Valette. Pourquoi, en effet, des responsables du département des ventes privées auraient-ils agi au détriment des intérêts de la maison d’enchères, en vendant, pendant trois ans, des œuvres à des prix inférieurs à ceux estimés dans les rapports d’évaluation ? Les échanges entre les deux interlocuteurs, cités dans la plainte, montrent que Sotheby’s était au courant que le Suisse achetait ces œuvres d’art pour « son client » et non pas pour une revente hypothétique sur le marché. Ils laissent planer le doute d’une connivence entre les deux hommes, au profit de l’un d’entre eux, voire des deux.

Pourtant, d’après le code d’éthique commercial de la maison de ventes aux enchères, « les décisions d’affaires doivent être prises dans le meilleur intérêt de Sotheby’s et de nos clients et ne doivent pas être motivées par des intérêts ou bénéfices personnels ». L’affaire Bouvier, toujours en cours, semble démontrer que les décisions de la maison Sotheby’s ne se prennent pas toujours dans le « meilleur intérêt » de ses clients ni de ses actionnaires.

L’action judiciaire est d’ailleurs toujours en cours et fait l’objet d’une féroce bataille juridique. Les avocats d’Yves Bouvier et de la maison Sotheby’s niant en bloc toutes les accusations tout en assurant que toutes ces transactions étaient légales et en aucun cas un montage visant à escroquer Dmitri Rybolovlev… Les décisions des juges américains vont pourtant, pour l’instant, dans le sens de l’homme d’affaires russe. Ces derniers ont en effet considéré être compétents pour traiter la plainte de Rybolovlev. Les avocats de la maison Sotheby’s avaient essayé de faire invalider cette décision, arguant qu’une procédure judiciaire était déjà en cours en Suisse, en vain.

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