Eleven Steens : le parti pris des matières

Eleven Steens : le parti pris des matières
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Au sud de Bruxelles, Saint-Gilles est l’un des quartiers les plus vivants et les plus aimés des artistes. C’est là que le public peut découvrir, depuis le printemps 2019, Eleven Steens, un vaste espace dédié à la création contemporaine. Le maître des lieux, Jean-Marc Dimanche, a ajouté ainsi une nouvelle corde à son arc, déjà riche de nombreux engagements, parmi lesquels on citera des responsabilités artistiques au Luxembourg ou au Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire – où Eleven Steens présente d’ailleurs, cette année, une tapisserie de Luzia Simons. L’originalité des « plateaux » accueillant les expositions et les performances à Saint-Gilles est de mettre l’accent sur la matérialité des oeuvres : le papier, la toile, la pierre n’y ont pas vocation à s’effacer, mais au contraire à jouer de tout leur grain, dans un bâtiment qui n’est lui-même pas lisse, loin des white cubes aseptisés.

La triple exposition de cette rentrée 2019 illustre parfaitement un tel parti pris des matières. L’un des plateaux est confié à Frédérick Gautier, qui travaille la céramique. Mais il ne faut s’attendre chez lui à aucune joliesse, aucune mièvrerie. Le fait qu’il s’agisse d’une céramique de béton oriente nettement vers une esthétique brutaliste, fondée sur la valorisation des formes utilitaires. Les sculptures de F. Gautier ont l’allure d’éléments de chantier : elles en ont la simplicité, la sérialité, l’apparente fonctionnalité, parfois des stries qui évoquent l’usure. Des riens toutefois, une courbure, une échancrure, dénotent le geste de l’artiste. Même si ce n’est pas délibéré, cette présentation fait grand sens pour le centenaire du Bauhaus, comme un hommage aux intuitions fécondes des ancêtres modernistes.

Frédérick Gautier

 

Yoan Beliard, qui organise les formes autrement, est proche de F. Gautier par le recours au plâtre – mais un plâtre aux patines et aux surfaces très diversifiées, qui fait l’objet d’agencements étonnants, en tableaux, avec des jeux sur les pleins et les vides. L’aspect minéral des compositions, le recours au motif du fossile, donnent l’impression d’un récit comme pré-humain (malgré la présence de-ci de-là de traces de visage ou d’artefact) ; rien de monotone pour autant, tant la variété des textures ou des brillances invite l’oeil à un parcours dans un monde silencieux de blancs, de gris et d’ocres.

L’humain revient en force avec la troisième artiste présentée à Eleven Steens, la dessinatrice belge Priscilla Beccari. Chez elle, la virtuosité du trait s’accompagne d’un sentiment de légère inquiétude, comme si nous était donné accès à une imagination nourrie de rêves étranges et de fantasmes proliférants, parfois aux confins de la folie. Assemblages surréalistes, corps incomplets ou désarticulés, trait grinçant construisent un petit théâtre de la cruauté qui suscite une vraie curiosité. La curiosité : c’est bien ce que Jean-Marc Dimanche parvient à inspirer, par-delà la diversité des artistes qu’il rassemble en son domaine bruxellois. Pas de doute, on reviendra à Eleven Steens !

Priscilla Beccari, « Dos nu léger ».

 

Frédérick Gautier jusqu’au 26 octobre, Priscilla Beccari et Yoan Beliard jusqu’au 21 décembre – 11 rue Steens, 1060 Saint-Gilles, Belgique.

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