L’utopie de Chambord

L’utopie de Chambord
À voir

Surgissant de la forêt comme un mirage, Chambord fascine depuis cinq cents ans. Cinq cents ans tout juste, puisque c’est au début de septembre 1519 que démarra le chantier de la plus fastueuse demeure princière de la Renaissance. Pour marquer cet anniversaire, une exposition très riche, pleine d’invention(s), se déploie dans les salles du deuxième étage du château. Le commissariat en a été confié à un philosophe, Roland Schaer, et à un architecte « star », Dominique Perrault : autant dire qu’il ne s’agit pas d’une rétrospective purement historique et documentaire. Le titre donne d’ailleurs la note : « L’utopie à l’oeuvre ». C’est bien dans le long désir de la cité idéale, qui a tant marqué la Renaissance européenne et qui continue à tarauder notre post-modernité asphyxiée, que sont situés l’histoire et le destin de Chambord. 

L’une des forces de l’exposition est de montrer dans quel riche terreau s’enfoncent les racines de l’utopie architecturale. Pourquoi des manuscrits médiévaux (dont certains fort anciens, comme le Boèce de Bamberg) dans une célébration de Chambord, demandera-t-on. C’est que les concepteurs du château étaient nourris d’une pensée chrétienne centrée sur des modèles urbains où toute la vérité du monde était enclose dans le périmètre d’une muraille : la Jérusalem céleste de l’Apocalypse, puis la Cité de Dieu d’Augustin, dont Étienne Gilson a montré la postérité séculaire. Les savants comme Luca Pacioli autant que les princes se sont emparés de la question ; en France, le modèle du roi sapiens architectus est incarné par Charles V, dont François Ier en son Val de Loire apparaît à bien des titres comme le continuateur. Bien sûr, le dialogue avec l’Italie humaniste colore le projet de façon décisive, comme le montrent des pièces choisies, dont un somptueux coffre marqueté du Quattrocento. Mais ce n’est pas seulement sous le signe de la Toscane que s’ouvre l’exposition, c’est aussi sous celui de Thomas More et de son île d’Utopia.

D’une utopie l’autre, les organisateurs de l’exposition du cinquième centenaire ont tenu à y impliquer les créateurs d’aujourd’hui, en la personne de jeunes architectes venus de dix-huit écoles et universités du monde entier. Il faut avouer que les résultats de ce concours ne sont pas faciles à décrypter et exigent plus de temps de lecture que la plupart des visiteurs ne sont prêts à y consacrer. Reste le fascinant propos de « relancer l’utopie » ; pour beaucoup, elle se pense sur le mode d’un Chambord survivant, au coeur d’un « monde d’après » hérissé de métal et de glace, miroir des peurs de notre temps. Au Cap, on aspire à « imaginer un château africain ». À la Sapienza de Rome, on songe à doubler le Chambord aérien d’une cité souterraine. À Glasgow, on associe féminisation et végétalisation. À l’École Boulle, plus pragmatiquement, on désire un château habitable et habité, réchauffant les pièces d’autres présences que de l’obsessionnelle salamandre royale…

Entre l’amont médiéval et l’aval contemporain, ne risque-t-on pas d’oublier le Chambord bien réel, cette prodigieuse structure de pierre parmi les arbres et les eaux dont le domaine se veut comme « une métonymie de la France en paradis » ? Certes non ! Le coeur de l’exposition vise bel et bien à faire comprendre l’évolution d’un projet architectural dont la documentation se révèle paradoxalement lacunaire, à la mesure même de la fascination qu’il exerce. De passionnants croquis d’architecture de Léonard, dont trois feuilles originales prêtées par l’Ambrosienne de Milan, posent la question qui ne pouvait être évitée en cette année 2019 où Vinci est partout : le « génie universel », mort quatre mois avant l’ouverture du chantier, peut-il être rangé parmi ses inspirateurs ? Les grands projets royaux pour Romorantin ont-ils à voir, et quoi, avec le quadrilatère de Chambord ? On continuera longtemps à gloser là-dessus, avec d’autant plus de passion qu’il est impossible de trancher.

Le plan apparemment simple, en fait extrêmement subtil, du château de François Ier se situe entre tradition française (Saumur, Vincennes) et nouveautés d’outre-monts – la grande inspiration, porteuse de l’idée fondamentale de la structure en croix grecque, n’étant pas ici celle d’un palais mais d’une église, le nouveau Saint-Pierre de Rome, dont les travaux commencent quelques années avant Chambord. Le parti a certainement changé à plusieurs reprises, comme le montre par exemple un relevé de Félibien évoquant un escalier droit non centré. Les investigations archéologiques ont déjà éclairé certains aspects techniques de la construction, tandis que la documentation graphique doit être maniée avec prudence, prompts que sont les théoriciens comme Androuet du Cerceau à « rectifier » l’énigmatique Chambord…

On l’aura compris, la séduction de « L’utopie en oeuvre » repose sur un permanent jeu d’échelles, entre l’Europe de More, Vinci et Charles-Quint et la Sologne, entre le temps très long de la quête et le temps relativement court de la réalisation, entre hier et demain. En se perdant un peu entre cabinets, loggias et miroirs, le visiteur passe à Chambord un moment aussi savant que ludique. Lorsqu’il quitte le château en se retournant cent fois pour en goûter encore l’image presque onirique, il a la satisfaction d’avoir mieux compris un monument unique sans lui avoir enlevé son aura de mystère. 

 Chambord 1519-2019 : l’utopie à l’oeuvre – Domaine national de Chambord – jusqu’au 1er septembre.

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