À Naples, II : avec Sade

À Naples, II : avec Sade
Non classifié(e)

Tout récemment, François Croissy nous proposait de découvrir l’exposition Mapplethorpe au Madre de Naples (https://www.art-critique.com/2019/03/a-naples-i-avec-mapplethorpe/) . Pourquoi ne pas profiter de ce voyage pour remplacer le banal guide touristique par un compagnon au pas vif et au verbe haut, Donatien de Sade en personne ? Les éditions Rivages ont justement publié il y a peu, en version de poche, les pages du Voyage en Italie relatives à la Campanie, avec une jolie préface de Chantal Thomas. 

Sade a rêvé, avant que le cours de sa vie ne soit dérangé par la vindicte des pouvoirs, d’acquérir la renommée par la rédaction de ce qui était au siècle des Lumières un genre en vogue : le récit de voyage en forme de conseils pour les aspirants visiteurs. L’auteur s’inscrit délibérément dans une tradition, qu’il s’empresse, en insolent fieffé, de dynamiter ; en fait les frais, quasi à chaque page, l’un de ses prédécesseurs, le pauvre abbé Richard, dont Sade prend un malin plaisir à relever systématiquement les erreurs. Ce véritable gimmick introduit dans le texte un comique enfantin assez inattendu. L’écriture, au reste, n’a rien de scolaire. Comme on l’a dit de Saint-Simon, « il écrit à la diable pour l’éternité ». Un Sade ne part pas à la chasse aux répétitions comme ferait un régent de collège, il ne perd pas non plus son temps en didascalies (cf. cette admirable note : « voyez qui c’est au dictionnaire »), mais il a la phrase dans le sang : le coup de plume est ferme, et vire volontiers au coup de patte.

L’aristocrate voyageur n’a pas, en effet, l’enthousiasme facile. Les paysages campaniens, par leur douceur et leur opulence, le séduisent infiniment. Mais il y a aussi ce qu’en font les indigènes, bornés, grossiers, avides. «Pourquoi faut-il que le Ciel envoie de telles richesses à ceux qui savent en faire si peu de cas ?» De certains artistes il pense beaucoup de bien. Mais pas au point de leur accorder un plein satisfecit. Il en va ainsi pour Vanvitelli, dont Sade visite le palais de Caserte, encore en travaux à ce moment ; il en loue volontiers le dessein, mais déplore que le talentueux architecte ait cru devoir sacrifier sur bien des points au mauvais goût local. Les peintres sont traités de la même façon : le tracé est bon, mais la figure principale est mal placée, etc. « Mais » est le grand mot du Voyage : rien de plus beau que Naples, mais…

Pour hautain que soit le marquis, il remplit conscientieusement les devoirs de sa charge et visite tout ce qui s’offre à la curiosité de l’étranger, en ville et aux alentours. Un chapitre entier est consacré au musée d’antiques de Portici, salle par salle. À Pompéi, la moindre colonne a ses mesures en pieds et pouces. Le choix de ranger les édifices par types conduit Sade à traiter toutes les églises de Naples au même endroit, les unes à la suite des autres. Ce passage est un remarquable document pour l’histoire du goût : on y découvre ce qui plaît à Sade en matière de peinture ou de sculpture, et qui parfois nous étonne. Le Guide incarne son idéal. Caravage le séduit aussi : « c’est là qu’il faut examiner la nature dans tout son beau et dans tout son vrai ». En revanche, les vestiges du temps des Angevins ne servent qu’à « faire juger de l’obscurité des arts dans ces siècles barbares ». La chapelle Sanseverino, avec ses figures voilées, pour laquelle les modernes ont un culte, lui semble « le comble de la déraison et du mauvais goût » (il eût écrit « du kitsch » si la formule avait été en usage de son temps).

À ce point, « notre » Sade pointe le bout du nez, ou laisse voir son pied fourchu. L’obligation de subir le spectacle de la crédulité napolitaine lui chauffe les esprits, et les déclarations d’irréligion philosophique se succèdent. Le miracle du sang de saint Janvier, « l’une des plus grandes merveilles qu’ait pu inventer la superstition catholique », n’en sort pas indemne, on s’en doute : « le meilleur conseil que je puisse donner à un étranger est de ne jamais s’aviser d’aller se mêler à la foule des admirateurs de cette ridicule farce ; il y risquerait sa vie ». Pour le marquis, le dieu des chrétiens, très inférieur aux divinités classiques, n’est qu’une «idole» bonne à occuper les nonnes, ces « pauvres recluses » : autant dire qu’il n’y avait pas à espérer d’impression, même illégale, pour ce curieux catalogue de lieux à voir farci de proclamations d’athéisme.

Et le stupre, demandera-t-on ? Le Voyage est-il libertin ? À certains moments, Sade joue les pères la pudeur. Il fait mine d’être choqué par le maquerellage : « les rues sont pleines de malheureuse victimes offertes à la brutalité du premier venu et qui vous provoquent, pour le plus vil prix, à tous les genres de libertinage que l’imagination peut concevoir »… Le voisinage du Palais royal et du port aux galères le rebute aussi. Bien vite, cependant, son imagination entre en action. Pas un détail scabreux ne lui échappe dans les tableaux d’autel. Piranésien en diable, il veut voir dans toutes les structures souterraines des ruines antiques des chambres de débauche. À Capri, il cherche avec fièvre les traces des orgies de Tibère, ce grand seigneur méchant homme soumis « aux voluptueux égarements de ses sens ». Contemplant à San Martino un Christ attribué à Michel-Ange, il discute la légende selon laquelle l’artiste aurait pris son inspiration dans le spectacle d’un supplice ; Sade reconnaît la souffrance, mais pas l’agonie : c’est que Michel-Ange a été vaincu par la pitié. « Comme un autre, il avait des préjugés et le préjugé fut et sera toujours l’écueil du vrai talent. » Just under the volcano, Sade est à son affaire.

Il n’est donc pas excessif de juger que le grand Sade est déjà présent dans le Voyage à Naples. Éperdu de maîtrise, volontiers arrogant, prompt à ciseler les formules, séduit par la promesse de toutes les voluptés, heureux de chevaucher sous un beau soleil au pays des passions fortes, il donne du bonheur italien une recette plus relevée, mais pas moins délectable, que celles de Stendhal ou de Giono. La dernière phrase du livre est : «pour arriver au sommet de cette extraordinaire montagne, on monte deux heures». À Naples, Sade a entrepris cette descente aux enfers en forme de montée vers la lumière qui constitue in aeternum le paradoxe de son génie.

 

Sade, Voyage à Naples, Paris, Rivages, 2014.

Photos : Guillaume de Sardes

Facebook Comments