Dans l’atelier romain du Seicento

Dans l’atelier romain du Seicento
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L’exposition que présente la Galerie nationale d’art ancien de Rome au Palais Barberini est petite par l’étendue (pas par la taille des tableaux !), mais fondamentale en ce qu’elle révèle d’un moment cher à tous les amateurs, et singulièrement aux lecteurs d’Yves Bonnefoy : la Rome des années 1630-1640. C’est alors qu’un tout jeune peintre calabrais, Mattia Preti, arrive in Urbe pour rejoindre l’atelier de son frère aîné, de dix ans plus âgé que lui, Gregorio. De leur collaboration naquirent plusieurs oeuvres importantes, à commencer par celle qui sert de prétexte à la mostra de ce printemps : une monumentale « Allégorie des cinq sens » (c. 2 x 4 m), jusqu’ici invisible car accrochée dans un cercle militaire ! Son passage dans les collections publiques a été l’occasion d’une restauration et d’un examen technique approfondi, qui a éclairé la genèse de la toile, dévoilant de nombreux repentirs. Datable de la première moitié des années 1640 et peinte à quatre mains, l’Allégorie rassemble plusieurs scènes de genre, essentiellement un concert et une scène d’auberge, terminées par un splendide morceau de caravagisme où une zingara dit la bonne aventure à un soldat. La restauration a révélé la profusion plastique et chromatique de ce chef-d’oeuvre, pour lequel les deux frères s’étaient en quelque sorte « entraînés » en peignant un « Concert », de grand format aussi, conservé à Turin et qui a fait pour l’occasion le voyage de Rome (d’autres toiles de même sujet existent à Aricia, à Madrid ou à la Galerie Doria Pamphili).  

Autour de l’Allégorie sont regroupées une douzaine de toiles des décennies 1630-1640, dont plusieurs sont inédites et qui toutes méritent l’attention. S’impose assurément un spectaculaire « Christ et la Cananéenne », de l’ancienne collection Colonna, qui est présenté au public pour la première fois. Cette oeuvre de Mattia sur un thème qui lui était cher est d’une chatoyance toute vénitienne  – on sait que cet artiste du sud était tout sauf insensible aux prestiges de la Sérénissime ; elle remonte aux années 1646-47, c’est-à-dire au moment précis où il quittait l’atelier de son aîné pour voler de ses propres ailes. Trois tableaux appartiennent aux collections de la Galerie, dont une petite étude de fillette joufflue portant un collier de corail, qui a été attribuée à Mattia Preti à l’occasion de l’exposition.

Mattia Preti, Le Christ et la Cananéenne, coll. privée.

Mieux connaître la formation d’une grande figure de l’art romain et napolitain du XVIIe siècle permet de sortir d’une histoire par les sommets et de remettre en contexte la grande peinture de commande, comme y invite l’excellent catalogue, destiné à faire référence. Gregorio apparaît ainsi plus sage, plus appliqué, mais certes pas dénué de talent et de mouvement. Mattia, incontestablement, a plus de feu. Ses clairs-obscurs sont vigoureux, manifestant une fascination intacte pour la leçon du Caravage (dont Preti sera l’un des plus constants continuateurs). Ses figures ne passent pas inaperçues, tant leur expressivité est puissante, parfois aux limites du forcé, surtout dans le cas des vieillards, dont il mutiplie les études. On devine surtout une nature sensuelle, éprise de belles matières et de beaux effets. Le traitement des tissus est souvent somptueux, comme dans le revers jaune d’or du joueur de guitare, dans le concert de l’Allégorie – même si un beau « Saint Bonaventure », tout en camaïeu de bruns et de gris, révèle un Preti en mode mineur qui n’est pas sans mérite. Dans les oeuvres rassemblées au Palais Barberini, tout cela est encore in statu nascendi, mais riche de suggestions pour une compréhension plus fine du grand Seicento.

Il trionfo dei sensi : nuova luce su Mattia e Gregorio Preti – Palais Barberini, Rome – du 22 février au 16 juin.

Illustrations : courtesy Gallerie nazionale d’Arte antica, Roma.

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