(Re)voir « The Square »

(Re)voir « The Square »
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Les artistes ont inspiré quelques films réussis, qu’ils soient peintres avec le Van Gogh (1991) de Maurice Pialat ou le Pollock (2000) d’Ed Harris ou bien musiciens avec Last days (2005) de Gus Van Sant ou Control (2007) d’Anton Corbijn. La différence entre ces films et The Square de Ruben Östlund (Palme d’or 2017) est que ce dernier ne prend pas pour sujet un artiste, mais un conservateur de musée, figure montante de nos sociétés contemporaines, et à travers lui, tout le milieu de l’art.

Ce conservateur, Christian (interprété par Claes Bang), travaille à Stockholm, roule en voiture électrique, séduit qui l’approche, a divorcé mais veut être présent pour ses enfants. Il est le représentant d’une élite urbaine cultivée, sûre d’elle-même et discrètement veule. Christian est un cliché, mais un cliché rendu avec nuance. On le découvre au début du film en train de superviser la mise en place d’une installation artistique baptisée « The Square », un carré lumineux tracé sur le sol, qui relève de l’art conceptuel. « The Square » vient remplacer une statue équestre, symbole jugé « périmé » d’un art classique visant le beau. Alors que la statue équestre évoque l’autorité d’un glorieux personnage historique, l’installation « The Square » porte un message humaniste et démocratique. On peut lire sur une plaque scellée au sol devant le carré lumineux : « Le Carré est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Dedans nous sommes tous égaux en droits et en devoirs ».

L’ironie du réalisateur commence avec ce message d’une confondante mièvrerie. Elle ne cesse plus jusqu’à la fin du film. Durant deux ­heures trente, sans réelle progression dramatique, Ruben Östlund fait se succéder des saynètes toutes traversées par l’opposition entre le paraître et l’être, la civilisation et l’animalité.

Un exemple. Au début du film, Christian marche dans une rue de Stockholm. Une jeune femme poursuivie par une brute et criant à l’aide arrive vers lui. Avec un autre passant, Christian s’interpose mollement et parvient à décourager l’attaquant. On le sent fier de ce qu’il croit être de l’héroïsme, un héroïsme conforme à l’image qu’il a de lui-même et qu’il renvoie aux autres (le paraître). Mais quelques instants plus tard, il s’aperçoit que tout a été mis en scène pour qu’à la faveur de la confusion on puisse lui voler son portable, son portefeuille et jusqu’à ses boutons de manchette… Il n’a été que le pigeon d’habiles pickpockets (l’être).

La suite est à l’avenant : une campagne de communication pour l’installation « The Square » confiée à un cabinet de jeunes bobos prétentieux qui se solde par un retentissant scandale ; une aventure médiocre avec une journaliste américaine ; un dîner de gala avec un performeur russe qui terrorise les invités en smoking (la civilisation) en mimant un gorille, jusqu’à ce que ceux-ci se ruent tous ensemble sur lui pour le tabasser à mort (l’animalité). Cette scène étant interprétée et filmée avec une rare virtuosité.

La seule faiblesse du film tient peut-être à ce systématisme : il n’y a rien, décidément rien à sauver chez Christian, ni dans ceux qui l’entourent. L’enquête sociologique de Ruben Östlund est fine mais à charge : les ors du monde de l’art ne cacheraient que couardise, prétention et mesquinerie. Sans doute cette vision désabusée n’était-elle pas sans fondement, mais en allant si loin ne manque-t-elle pas sa cible ?

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