Entretien avec Carine Bovey

Entretien avec Carine Bovey
Motståndskvinnorna (série Hortus Ignis), 2024 Toile principale : huile, fards à paupières, rouges à lèvres et gloss sur toile Toile arrière : acrylique phosphorescente sur toile de coton rouge 100 × 120 cm Photo : avec l’aimable autorisation de GOWEN, Genève © Julien Gremaud
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Née en 1985 à Beyrouth, Carine Bovey vit et travaille à Genève. Son travail explore les liens entre corps humain et monde végétal, à travers l’usage de matériaux non conventionnels — safran, maquillage, pigments — associés à la peinture à l’huile. Par ces rapprochements, l’artiste interroge notre rapport au vivant, aux origines de la vie et aux avancées scientifiques, dans leur dimension sociale et politique. C’est de ces questions qu’elle discute aujourd’hui avec Laura Martin. 

Laura Martin: Pouvez-vous revenir sur votre parcours et votre formation ? Comment êtes-vous arrivée à votre pratique artistique actuelle ? Y a-t-il eu des moments décisifs et des rencontres qui ont particulièrement compté dans votre cheminement ?

Carine Bovey : J’ai étudié à l’école des arts décoratifs, et récemment j’ai fait un CAS (certificat d’études avancées) à la Haute école de gestion de Genève en gestion de collection d’art. J’ai toujours aimé dessiner, mais mon intérêt pour l’art contemporain est né lorsque j’avais 7 ans, lors du visionnage d’une vidéo de Fischli & Weiss, deux artistes suisses qui avait réalisé un film d’une longue réaction en chaîne, The Way Things go (1987). C’est à ce moment que j’ai compris que l’art pouvait être bien plus qu’un joli tableau, qu’il était porteur d’un message et source d’interrogation. Plus tard, c’est la rencontre de mon prof d’art plastique au lycée qui m’a vraiment donné envie d’être artiste. J’ai longtemps hésité entre une carrière scientifique et l’art, mais pour finir c’est l’art qui a gagné, car je pense que je pouvais apporter quelque chose en plus dans l’art. Le travail d’un artiste est unique et personnel, puisque la matière à penser, pilier de la création d’une œuvre, vient de notre propre intérieur.

L.M. : Comment présenteriez vous aujourd’hui votre travail à quelqu’un qui le découvre pour la première fois ? Quelles sont les questions, les thèmes ou les sujets qui le traversent et vous accompagnent depuis plusieurs années ?

C.B. : Dans mon travail, je m’intéresse au monde du vivant et aux questions de genre que j’explore sous des angles sociétaux, intimes et identitaires. Je m’intéresse aussi beaucoup à la botanique, et j’aime mettre en avant les similitudes entre cette dernière et notre anatomie à travers une iconographie que j’emprunte à la nature. J’essaye d’évoquer avec pudeur la résilience humaine en particulier celle des femmes, car elles font toujours face à de l’adversité avec beaucoup de dignité, que ce soit dans la vie courante, ou dans des situations exceptionnelles, tels que les conflits armés en particulier. Dans mon travail, chaque création a sa place dans un réseau maillé, leurs thématiques se répondent. Parfois une série d’œuvres amène une réflexion sur un sujet qui fait écho à cette dernière. Cette méthodologie de travail me permet de mieux aborder les sujets qui me préoccupent depuis plusieurs années, tout en restant libre au niveau de la technique. Par exemple, une série comme Hortus vulnerbilis, qui aborde la disparition d’espèces végétales, peut être composée à la fois de peintures et de dessins. Cela me permet d’aborder une thématique de manière très libre sans m’enfermer dans un format ou un médium. En fait, il y a glissement entre chaque série, et tout ça donne un ensemble et une pensée cohérente. Je pense qu’il est difficile d’aborder un sujet sans se pencher sur les facteurs qui l’entourent. Pour moi, l’écologie est intimement liée au corps et le corps est éminemment politique.

 

Eryngium alpinum (série Hortus Vulnerabilis), 2024
Ombre à paupière sur papier, 40 x 30 cm

 

L.M. : Votre travail dialogue avec des enjeux très actuels et s’inscrit donc dans une dimension politique, comment voyez-vous la place de la peinture et des images artistiques dans un monde saturé d’images, notamment médiatiques et publicitaires ?

C.B. : Oui, tout ce qui touche à l’identité, à l’écologie et au corps est politique. Pour moi, l’art sert avant tout à s’interroger, et non à donner une réponse. Il sert à nous remettre en question, et à apporter une réflexion sur le monde, à travers quelque chose de très intuitif et émotionnel. Il n’y a que par le biais de l’art que l’on peut atteindre les sentiments les plus profonds d’une personne.

L’art requiert un engagement perpétuel de son plasticien, car, contrairement à un travail salarié où, lorsqu’on rentre chez soi on ne pense plus à notre poste, l’artiste travaille jour et nuit sur son œuvre ; il y pense tout le temps. Ça m’arrive souvent de rêver que je suis en train de peindre ou d’écrire. C’est certainement ça qui différencie aussi l’art des images commerciales qui n’ont pas du tout la même vocation. Une image publicitaire n’aura jamais autant de niveaux de lecture qu’une œuvre d’art. Son but est avant tout de vendre un produit, ce qui n’est pas du tout le cas avec une photo artistique ou un tableau. Dans l’art, nous nous trouvons face à une manifestation visuelle réelle qui traduit de manière fidèle les pensées de son auteur. Une autre chose qui distingue l’art des images commerciales c’est la matérialité. Dans un monde de plus en plus numérique, j’aime me confronter à la matière en utilisant souvent des matériaux insolites tels que du safran, des ombres à paupières mais aussi du rouge à lèvres en complément de la peinture à l’huile. C’est sans doute cet aspect physique et sensuel qui crée une interaction authentique avec le spectateur.

L.M. : Visuellement, vos œuvres — plus particulièrement vos peintures et vos photographies — mettent en scène des éléments parfois difficiles, du sang, des organes internes ou des organes externes habituellement peu montrés comme des vulves. Quel est votre rapport à la laideur, ou à ce qui dérange le regard ? Est-ce justement une façon de résister face aux autres images ?

C.B. : Mon intérêt pour les organes internes remonte à mon adolescence ; à cette époque, je voulais devenir médecin légiste. J’ai toujours été fascinée par le fonctionnement du corps humain. Depuis toujours, je m’intéresse aux images dérangeantes, surtout en photographie. J’adore Robert Mapplethorpe et Nan Goldin, pour ne citer que quelques exemples. Je me suis toujours intéressée à l’étrange, notamment à travers le cinéma et à la littérature horrifiques .

En ce qui concerne ma série Inre (NDRL : intérieur en suédois), profondément viscérale, je voulais évoquer avec pudeur les maux de l’âme sous leur forme la plus crue. Je voulais créer une image vraie, dépourvue de tout filtre esthétique et ainsi confronter le spectateur à quelque chose de puissant, tout en gardant une forme d’abstraction. Les organes sont, pour la plupart, non genrés, ce qui crée une représentation de l’humain universel. Dans cette série, on se retrouve dans une narration poignante, qui nous prend aux tripes, mais qui devient, au final, quelque chose de beau. En fait, il était important de célébrer la vie, selon mon humble avis. Pour moi, la laideur est subjective ; pourquoi quelque chose est considéré comme laid ? J’aime justement m’intéresser aux autres aspects de ce qui nous repousse. C’est pour cela que mes toiles comportent souvent des fluides corporels que je trouve tout à fait naturels. Je pense que si l’on se débarrasse de ses aprioris, on peut vraiment apprécier toutes sortes d’images, tout comme l’a fait Georges Bataille, dans L’histoire de l’œil, où les sécrétions sont célébrées.

En ce qui concerne les vulves et le sang, je voulais faire voler en éclats les tabous qui subsistent autour du corps de la femme. Notamment autour des menstruations, où j’ai mis en scène du sang avec des fleurs dans la série photographique Mens (NDRL : Menstruation en suédois). J’ai créé des clichés très esthétiques, aux éclairages surréalistes, qui rendent justement l’image attirante. C’est seulement en la scrutant bien qu’on remarque que c’est du sang. Pour moi, le sang n’est pas quelque chose de négatif, il est bien au contraire synonyme de vie.

 

Sang Bleu (Inre serie), 2023
Huile sur toile, 70 x 50 cm

 

L .M. : Vous venez d’en parlez, ces éléments du réel sont souvent mêlés à d’autres, appartenant, comme les fleurs, à des registres très différents. Comment choisissez-vous d’associer tel univers à tel autre, et qu’est-ce qui vous intéresse dans ces rapprochements ou ces fusions ?

C.B. : Cette fusion entre les règnes est née d’une observation ; il faut noter que le fonctionnement des plantes ressemble beaucoup à celui de l’humain, mais sous des formes différentes. Dès l’enfance, mon père m’a transmis une passion pour la botanique. Plus tard, mes intérêts se sont tournés vers l’anatomie et la biologie. Comprendre le fonctionnement des organes humains et des végétaux m’a donné envie de mettre en avant leurs similitudes. Il y a aussi l’hypothèse de biophilie qui m’a donné envie de représenter notre affinité instinctive pour la vie en nous unissant avec toutes les entités vivantes. Cela permet aussi de placer la nature au même niveau que l’humain, car nous avons tendance à vouloir la dompter alors qu’elle nous est bien supérieure. Bien entendu, il y a aussi l’envie de mettre en avant notre fragilité et le côté éphémère de la vie, comme dans les vanités. Par le truchement des fleurs, j’ai aussi pu rendre beaux des sujets qui semblent a priori tabou, comme les sécrétions corporelles par exemple. Pour moi, ces dernières incarnent non seulement quelque chose de spontané, que l’on ne peut pas maîtriser, mais aussi la partie visible du jaillissement d’une émotion, telles que les larmes, par exemple.

L.M. : Votre art est traversé par des questions en lien direct avec le monde contemporain mais le lien entre fleur et sang, entre féminité et maladie, peut aussi faire penser à une artiste comme Frida Khalo. Vous situez-vous aussi dans un dialogue avec l’histoire de l’art ? Quelles sont vos principales références artistiques ?

C.B. : Étant européenne, il est difficile de s’affranchir entièrement de l’iconographie et des scènes propres à l’histoire de l’art. La mythologie nordique et gréco-romaine a façonné ma représentation du monde à travers la peinture, car j’ai toujours aimé visiter les musées. Cependant, j’essaie toujours de créer des scènes inédites qui s’inscrivent dans une nouvelle narration propre à notre époque. Bien évidemment, je n’ai pas la prétention de maîtriser la peinture comme les anciens maîtres flamands et néerlandais, qui m’ont fortement inspirée pour la technique. Dans la série Preasentia, j’emprunte une esthétique et des poses aux tableaux d’antan pour mieux inscrire les personnes issues de la communauté LGBTQIA+ dans notre histoire contemporaine. Avec cette série de portraits je vise à redéfinir la représentation du corps et des genres dans la peinture. De manière générale, je tente de livrer ma propre histoire à travers mon art ; c’est pour cela qu’il n’y a pas tant de références strictement formelles à l’histoire de l’art.

 

L’homme à la licorne (série Praesentia), 2024
Huile sur toile, 60 x 80 cm

 

L.M : Vous avez travaillé avec la photographie, la peinture, l’installation. Travaillez-vous plutôt par séries ou par projets autonomes ?

C.B. : De manière générale, je travaille souvent en séries. Il est rare que j’aie des projets qui soient complètement autonomes. Lorsque c’est le cas, c’est toujours pour une installation in situ, comme à la galerie Analix Forever de mon amie Barbara Polla. Il arrive parfois que, dans une série, il y ait plusieurs médiums qui cohabitent. Ce qui détermine le choix d’un médium ou d’un format dépend bien entendu de la taille à laquelle je veux représenter le sujet, mais aussi ce que je veux exprimer à travers la série. Par exemple, pour Hortus Vulnerabilis, j’ai utilisé en grande partie des matériaux que j’ai recyclés, car elle évoque des questions environnementales. Pour la série de dessins Heimat/Hemland (NDRL : Pays d’origine en suédois et en allemand), qui parle de notre attachement à notre patrie, j’ai voulu également utiliser un produit naturel tel que le safran et des ombres à paupières contenant des métaux précieux. Je n’aurais pas pu faire ça si j’avais choisi pour médium la photographie. De plus, le choix du dessin m’a permis de faire une mise en scène complètement surréaliste, ce qui n’est pas possible autrement.

L.M. : Vous avez récemment participé à l’exposition « Come-back ! L’art figuratif en Suisse: une scène au féminin » organisée par Victoria Mühlig  au Musée de Pully, quelle importance accordez-vous à la manière dont vos œuvres sont montrées et à la scénographie de vos expositions ?

Je dois dire que je participe principalement à des expositions collectives, donc je ne me mêle pas du tout de la scénographie, ni même de la mise en scène de mes œuvres. Je fais entièrement confiance à Laura Gowen, ma galeriste, de même lorsqu’il s’agit d’un curateur de musée. Je pense qu’il est primordial de laisser la place aux autres corps de métier, car ils choisissent de faire dialoguer des œuvres issues d’univers complètement différents, ce qui n’est pas toujours facile

 

Saflischpass Fülhorn Kitulpalm, (série Heimat/Hemland), 2024
Safran sur papier, 70 x 50 cm