Charlotte Hubert: Qu’est-ce qu’une bonne exposition ?

Charlotte Hubert: Qu’est-ce qu’une bonne exposition ?
De l'autre côté, photographie-action, La Bernerie-en-Retz, 2011
Personnalités  -   Artistes

Pour cette nouvelle thématique d’Art Critique, Adrien Abline donne la parole à des artistes entretenant une relation tumultueuse au rituel de l’exposition. Ils ont fait le choix d’en produire, d’en scénariser ou de penser leurs œuvres comme telles. À eux maintenant, de revenir sur une exposition marquante (pour de multiples raisons) et de répondre à la question : qu’est-ce qu’une bonne expo ? Son invitée aujourd’hui est l’artiste Charlotte Hubert.

2007 était une année qui commençait un lundi, c’est la 2007e année de notre ère, la 7e du IIIe millénaire et du XXIe siècle et la 8e de la décennie 2000-2009. J’avais 23 ans, je vivais rue Vaneau à Paris, j’étudiais les arts à la Sorbonne, et je me traînais un chagrin d’amour aussi profond qu’un trou de 70 mètres en plein désert du Turkménistan.

L’Iran n’entrerait pas en guerre, des moines bouddhistes manifestaient contre la dictature en Birmanie, Ségolène Royal visitait la Chine, sur la Grande Muraille elle déclarait : « …qui n’est pas venu sur la Grande Muraille n’est pas un brave, et qui vient sur la Grande Muraille conquiert la “bravitude” ». Mes souvenirs de lui s’enflammaient comme le Péloponnèse. Je ne me sentais ni grande, ni vaillante. Je mesurais 1 mètre 62, les bras le long de mon corps.

 

 

Wonderland : autoportrait, photographie, Chenzhuang, Chine, 2014

 

La soudaine annonce du divorce de Nicolas et Cécilia Sarkozy dans la presse people m’apporta un court répit, je n’étais pas la seule à en baver. Je me passionnais pour les escargots, les saint-bernard, et rencontrais David Lynch dans le cadre de mon stage en conservation à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Il était grand, me parlait avec douceur, et buvait du jus d’orange dans la position du lotus.

Nous devions mettre au point le vernissage de son exposition The Air is on Fire. Ce titre enflammé allait-il conjurer ce mauvais sort ? J’y voyais un signe. C’était certain : celui qui m’avait abandonnée sur le quai de la ligne 10 allait me rappeler et ferait le déplacement pour le vernissage. Mon visage me brûlait.

Avant l’ouverture des portes de l’exposition, j’avais reçu l’ordre de vérifier le bon fonctionnement des toilettes. Je portais ma robe clignotante, celle qui ne respecte pas les feux, et se porte à l’envers du monde. Sans sommation, un tsunami des waters échelle 1 me submergeait. Une fuite des toilettes envahissait les espaces d’exposition. Des centaines de chaussures compensées, cirées, patinées, ficelées, dorées, argentées, baignaient dans les excréments.

Tel le Titanic, The Air is on Fire s’éteignait, une exposition flottante apparaissait sous nos yeux : le sens chavirait, les formes coulaient, et je devenais éponge.

 

Archive de l’aquagymologie, conférence-performance, colloque Espaces genrés, sexués et queer, École nationale supérieure d’architecture de Paris-La-Villette, 2019

 

Charlotte Hubert est née le 27 mars 1984 à 7 h 55 à la clinique Notre-Dame-de-Grâce de Nantes, elle vit à Paris et travaille partout sur la terre. Elle a commencé à faire de l’art parce qu’elle perdait régulièrement au Monopoly. Charlotte Hubert raconte des histoires, danse dans les discothèques napolitaines et observe le Mont Fuji. En collaboration avec Clélia Barbut, sociologue et historienne de l’art rencontrée à la piscine municipale au cours d’un exercice d’abdos fessiers, elle a créé l’aquagymologie, une science du déraillement sous forme de conférences-performances visant à faire un état des recherches sur l’aquagym.

Elle a été finaliste du prix des amis du Musée des Beaux-Arts de Nantes (2013) et du prix d’art contemporain François Schneider (2015). Depuis 2015, elle a performé l’aquagymologie dans différents lieux : Fondation Ricard, Musée des Beaux-Arts de Nantes, École du Louvre, Nuit Blanche 2021, Maison des arts de Malakoff, La Bellone : House of performing arts à Bruxelles, Université de Lille, Biennale des géographies féministes (…). Elle a collaboré avec Florence Jou pour Bonimenter au ciné, une proposition performative à l’Institut National d’Histoire de l’Art ; avec David Christoffel dans le cadre d’Un amour Brahmsophobe une fiction radiophonique diffusée par la Cité de la musique-Philharmonie de Paris. En 2017, elle présente son exposition personnelle « Mais où sont passés les tritons ? » à la Galerie Olivier Meyer à Nantes, et en 2025 son exposition « Some love letters » à la LOWW gallery à Tokyo.

 

Si vous aussi, vous souhaitez contribuer au dossier « Qu’est-ce qu’une bonne expo? », les modalités de l’appel à projets sont à lire ici.