Anna-Eva Bergman, peintre tellurique

Anna-Eva Bergman, peintre tellurique
Anna-Eva Bergman [Fragment d’une île en Norvège] Vers 1951 Tempera et encre de Chine sur papier 50 x 65 cm Musée d’Art Moderne de Paris © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023 Photographie © Fondation Hartung-Bergman
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Que s’est-il passé pour qu’une peintre reconnue de son vivant sur la scène internationale des arts au mitan du XXème siècle fasse l’objet d’une rétrospective au Musée d’art moderne et contemporain de Paris qui pour la plupart des visiteurs, ignorant jusque-là son existence, sera une véritable découverte ? Que s’est-il passé pour que l’œuvre de Anna-Eva Bergman surgisse comme un ovni d’un passé somme toute récent qui n’aurait pas déjà eu lieu ? On dira dans ce cas, à la différence d’autres artistes femmes, qui n’auront pas même accédé à la visibilité de leur vivant, qu’elle sera tombée dans l’oubli. Oui, sans doute, mais à voir l’œuvre exposée tout au long dans la spirale épurée des salles du Musée d’Art Moderne (MAM), on se demande bien en quoi elle aurait mérité d’y rester, tant s’imposent dans la monumentalité des formes la force et le raffinement du travail des matières. Femme et femme de … aurait-elle pâti de l’ombre portée à la postérité de son mari, Hans Hartung, dont l’éventaire, à la sortie de l’exposition, présente au moins autant d’ouvrages à leur être consacrés alors qu’elle est solitaire et solaire aux cimaises du musée ? L’oubli, pourtant, aura eu du bon en ceci du moins qu’il aura finalement préservé l’œuvre de l’usure de la circulation des reproductions et permis son retour à neuf pour ainsi dire[1]. Il convient d’ailleurs de mentionner la section intermédiaire de l’exposition qui documente la réception de l’œuvre d’Anna-Eva Bergman surtout après la seconde guerre mondiale en France et à l’international ; à quoi s’ajoutent photographies et films de l’artiste au travail ainsi que la présentation de plusieurs carnets de croquis.

Les premiers tableaux (1933) montrent une peinture déjà solidement architecturée et ancrée dans la réalité mais évidée et comme hantée par un au-delà, ce qu’on retrouve dans un tableau nettement postérieur montrant une silhouette de maison réduite à un aplat géométrique intégralement noir percée d’une petite et intrigante ouverture faiblement éclairée. Anna-Eva Bergman ne s’intéresse pas à l’humain mais au sol, à la terre qui le porte quand ce n’est pas à la planète qui le transporte dans l’espace intersidéral. Artiste tellurique, elle est autant sensible à la puissance formatrice des formes et des volumes qui surgissent en impressionnants monolithes, sombres et vibrants, qu’aux espaces et aux vides qu’ils révèlent et dans lesquelles ils se dressent ou flottent, dans ce cas plutôt aérolithes, comme dans le très beau Deux formes noires (n° 5-1952). Des paysages abruptement sculptés de la Norvège et des violents contrastes de couleurs qui les animent, elle retient la puissance simplificatrice et les rythmes qui en équilibrent les forces. L’abstraction, chez elle, n’est pas dos tourné au réel mais ce qui permet d’en extraire l’essentiel pour en éprouver la solidité par-delà le flottement et la versatilité des apparences ; ainsi de Fjord (n° 2-1968) où, débarrassé de tous ses accidents, le paysage norvégien le plus typique est saisi en aplats sombres, imposante forteresse naturelle érigée entre la bande bleue outremer de l’eau du fjord et la bande argentée du ciel se refusant aux accommodements avec les vies humaines, comme rendu à lui-même dans le silence et le désœuvrement de la nuit.

 

Anna-Eva Bergman
El generalissimo
Vers 1935
Mine de plomb sur papier
43,8 x 33,8 cm
Fondation Hartung-Bergman
© Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023
Photographie © Claire Dorn

 

Mais tout en voyant grand dans la forme comme dans les dimensions du tableau, ce qui invite à les regarder à une distance qui donne la mesure de leur force de surgissement, Anna-Eva Bergman travaille en même temps avec le plus grand soin la matière dont sont faits ses monolithes, comme une vie de la matière, un hylémorphisme qui les anime de l’intérieur. C’est que, sans doute pour elle, la vie est au-delà des vivants, non pas au sens d’une transcendance religieuse et d’un souffle divin mais d’une énergie circulant entre les éléments qui porte à y voir l’expression d’un dynamisme de la matière et, pourquoi pas celle d’un panthéisme cosmique. À l’au-delà de l’homme, débordant son horizon limité, fait écho l’en-deçà des forces qui animent et transforment la matière, ainsi dans Finnmark hiver ( n° 2-1966)  où l’horizon terrestre chargé de matière borde l’immense nuit cosmique. Si les monolithes sont d’abord comme des astres sombres errant dans l’espace, ils finissent par prendre une densité dont émane une lumière, par exemple La grande montagne (n° 4-1957) et Crête de montagne (n° 45-1971). Cette recherche de la lumière dans la matière, comme éclairée du dedans, va se poursuivre avec l’usage généralisé de feuilles de métal contrecollées sur la toile et souvent recouvertes de peinture. Il s’ensuit des tableaux incandescents dont l’impressionnant Grand soleil (N° 18-1956) mais aussi Grand univers ( N° 63-1961) ou L’or de vivre-Feu (1965) offrent des exemples. L’éclat du métal se substitue à la solidité de la pierre, tantôt retenu dans les sous-couches de la toile qui en reçoivent une intime vibration, tantôt libéré et concentré en planètes lumineuses roulant dans l’espace intersidéral (Autre terre, autre lune, N°55-1969) à moins que, comme dans Pyramide (N°6-1960), la pierre et la lumière ne s’allient pour s’installer dans l’éternité.

Dominée par la ligne d’horizon, Grand Finnmark (N°12-1967) et Terre ocre avec ciel doré (N°12-1975), la dernière partie de l’œuvre fait l’impression de camper au bord de l’infini, telle une vigie à l’écoute de l’univers. Il n’y a dès lors pas à s’étonner que contrastant avec la fuite horizontale de l’espace et l’éclat des planètes se dressent à différents moments de l’œuvre des stèles, muettes mais éloquentes, entre autres Stèle (N°2-1962), qui ne sont pas sans faire écho aux monuments runiques de l’aire scandinave, comme un trait-d’union entre l’homme et le cosmos. Si, avec stèles et tombeaux, dont certains magnifiquement ouvragés, l’homme fait retour dans l’œuvre, ce n’est jamais que pour interroger ce qui lui échappe. C’est aujourd’hui peut-être, à l’heure de l’urgence climatique amenant l’humanité à repenser ses rapports avec le tout autre de la nature, de la terre et de l’univers que cette artiste aussi terrienne que lunaire trouve sa pleine actualité. Confinant à l’épure, comme des voiles tendues à l’aventure de l’espace et du temps, ses dernières œuvres, présentées dans la dernière section de l’exposition, nous embarquent dans l’inconnu du monde.

[1] A noter cependant que le MAM a consacré une première grande exposition à l’œuvre d’Anna-Eva Bergman en 1977.