Jean-Baptiste Marot : « la peinture est un art martial ».

Jean-Baptiste Marot : « la peinture est un art martial ».
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On ne filme, on ne sculpte, on n’écrit, on ne peint jamais comme si l’on était le premier. Tout créateur est, volens nolens, l’héritier d’une tradition. Mais tout vrai créateur est aussi, du même mouvement, le réinventeur de sa tradition. Il joue avec les lignes, suscite des intersections inédites, ouvre des perspectives jamais vues. Ainsi se situe Jean-Baptiste Marot au regard de l’art pictural. À le voir, aux beaux jours, enfourcher sa bicyclette, le chevalet sur le porte-bagage, on le croirait nouveau Corot ou nouveau Sisley. On n’aurait que partiellement raison. Marot file certes souvent en direction de recoins verdoyants de la banlieue, mais les jeux de la lumière, des frondaisons et de l’eau, auxquels il est sensible, ne suffisent pas à son bonheur. Soit une de ses destinations favorites : l’île des Vannes, à la pointe de l’île Saint-Denis ; un poumon vert, sans doute, mais où l’on ne perd jamais de vue la masse de la « Grande nef », un spectaculaire palais des sports installé là vers 1970. C’est cela, précisément, qui intéresse Marot : la façon dont l’architectural – et l’architectural tel que la modernité l’a conçu, dans la brutalité du matériau et la franchise des lignes – dialogue avec le naturel, l’agencement de l’ondoyant et du géométrique. 

Un tel dialogue peut fort bien se tenir au coeur de la grande ville. L’un des lieux auxquels revient régulièrement Jean-Baptiste Marot est une tour du XVIIIe arrondissement, au pied de laquelle un square arboré permet au peintre de travailler « sur le motif », parmi les bambins qui jouent et les vieilles dames qui causent, les unes et les autres toujours prompts à commenter avec une curiosité amusée le spectacle inattendu de l’homme au chevalet… Cet environnement très humain lui offre une détente bienvenue, au gré d’un travail qu’il décrit volontiers comme physique, voire sportif. Le support mis en place, c’est debout que l’artiste l’affronte, en quête du rythme de peinture qui permettra, en une demi-journée, de restituer l’alchimie du ciel, de l’arbre et du bâti. À la différence des tableaux de petit format, proches de la miniature, où c’est la main presque seule qui agit, la scène de plein air appelle le mouvement du bras, aussi ample et exact que celui de l’escrimeur, pour déposer sur le carré de bois préparé une matière légère, terrienne et aérienne à la fois. « La quête de l’effet juste impose d’accélérer le geste », souligne Marot.

Jean-Baptiste Marot par Guillaume de Sardes

 

L’engagement du corps dans l’acte créateur, sous le ciel, parmi les curieux, est pour lui une manière assez neuve. Il a auparavant, et plus classiquement, privilégié le travail en atelier – mais avec des préférences thématiques remarquablement constantes. Sa série de paysages sur panneaux courbes mettait déjà en avant le bleu de ciels semés de nuages et le vert de parcs ou de bosquets. Les grandes toiles réalisées pour de mémorables Noces de Figaro à l’Opéra de Lille en 2008 s’inspiraient d’un prestigieux décor paysager, le Désert de Retz. Et quelques années plus tôt, Jean-Baptiste Marot s’était immergé dans le cadre urbain du Paris des Lumières pour une commande inattendue : trente-six peintures destinées à servir de fonds aux scènes de L’Anglaise et le duc, l’un des derniers films d’Éric Rohmer ! La puissance d’évocation de ces images à la fois précises et inspirées est telle que le Musée Carnavalet en a retenu certaines pour ses cimaises. 

Aussi bien dans les décors pour Rohmer que dans les paysages franciliens (ou libanais), Jean-Baptiste Marot n’introduit pas de personnages. « Le personnage, c’est le spectateur », aime-t-il à dire. Cela ne signifie nullement que son art soit dépeuplé, bien au contraire. Mais les scènes avec figures s’inscrivent chez Marot dans un processus créatif et dans une technique également spécifiques : le dessin, et le dessin de souvenirs. La mémoire de l’enfance est structurante pour l’artiste : telle silhouette d’usine se détachant sur le ciel vespéral, à l’entrée de Paris, reste fondatrice de son rapport au paysage. Aussi est-il friand des souvenirs qu’on lui livre et dont il fait le matériau de ses dessins. Il a même dans ce but tenu « confessionnal », recueillant les images mentales de visiteuses et de visiteurs qui pourront confronter leur mémoire à son interprétation graphique minutieuse et amusée. Une quarantaine de vignettes sont ainsi en cours d’achèvement, en vue d’une présentation pour le moins étonnante. 

Jean-Baptiste Marot a conçu en effet un papier peint « à l’ancienne » mettant en scène un labyrinthique paysage boisé semé de fabriques. Ces panneaux, qui constituent déjà une oeuvre par eux-mêmes et qui ont été montrés en galerie, sont destinés à servir de support aux scènes dessinées, conçues pour s’intégrer à un endroit précis du dispositif, en lien avec la forme des micro-architectures représentées. La confrontation sera fascinante, et on en attend l’achèvement avec impatience : dans un espace complexe, à la fois élégant et retors, éminemment caractéristique de l’art de Marot, viendront s’insérer, avec l’allure un peu passée de photographies prises en des années déjà lointaines, des récits suspendus, quasi surréalistes dans leur surgissement énigmatique. Et Jean-Baptiste Marot, ici, de rejoindre à nouveau l’histoire longue de son art : l’une des plus grandes forces du peintre, disaient les classiques, est l’inventio. C’est une qualité dont il est abondamment pourvu.

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