Le Maroc rêvé de Jacques Azéma

À voir

C’est une véritable découverte que permet le Musée Yves Saint Laurent de Marrakech en présentant l’oeuvre de Jacques Azéma (1910-1979). Éloigné des canons en vigueur dans le dernier quart du XXe siècle, le peintre, pourtant fidèle au Maroc pendant près de cinquante ans, avait souffert d’un oubli bien immérité. Ses tableaux, aujourd’hui à nouveau visibles, fascinent par leur palette vraiment singulière, leur puissante identité formelle, leur atmosphère mystérieuse. Jeune parisien, Azéma découvre le Maroc dès ses vingt ans. Il explore la région saharienne à moto et se fixe à Marrakech, menant une vie simple, étrangère au clinquant cher à certains nababs expatriés. Une seule parenthèse dans cette longue résidence : les années 1962-1968, où l’artiste enseigne à l’École des Beaux-Arts de Casablanca, jouant un rôle certain dans la constitution d’une école picturale marocaine. Ardent inventeur d’images, Azéma peint, dessine, photographie, conçoit plusieurs projets de films jamais réalisés. 

Garçon à l’orange, gouache sur carton, c.1960, Collection privée, Casablanca.

 

Sa peinture se caractérise par une grande sensualité. Le plus souvent, il s’agit de travaux à la gouache, ce qui explique leur grain très particulier et leur gamme chromatique étonnante, très douce. Dans le décalage entre l’environnement quotidien et les images d’Azéma s’engouffrent toutes les puissances du rêve : séduction des paysages oniriques, mais aussi visions plus inquiétantes provoquées par le kif, dont les écrivains de Tanger ont abondamment évoqué les attraits et les périls. Rêveries des corps nus, aussi, tels qu’ils s’alanguissent dans la moiteur du hammam. L’érotisme est assurément l’une des clefs de l’univers du peintre. Son cousinage avec Chirico ne peut que frapper, avec ses personnages traités comme des statues-colonnes et l’italianité de ses villes ou de ses collines, tirant le Maroc vers des courbes et des teintes ombriennes. On mesure ainsi combien il n’est rien de naïf dans l’art d’Azéma. Bien au contraire, une belle culture visuelle y est mise au service d’une perception aiguë des paysages et des sociétés de la Méditerranée, au feu du grand midi. 

Jacques Azéma : une aventure poétique – Musée Yves Saint Laurent, Marrakech – jusqu’au 4 février.

Image de titre : Maquette paysage kasbah, gouache sur carton, 1977,Collection privée, Casablanca.