Les grilles froissées d’Esther Stocker

Les grilles froissées d’Esther Stocker
Esther Stocker © Markus Gradwohl © Galerie Alberta Pane
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La galerie Alberta Pane présente jusqu’au 14 mars les pièces récentes de l’artiste contemporaine Esther Stocker tout juste nommée au Prix Aurélie Nemours 2020. Cette exposition intitulée Loving Imperfectly, la quatrième organisée par la galerie parisienne, est l’occasion de revenir sur la spécificité de ce travail consacré à la grille.

En reprenant cette forme engendrée par les artistes de l’abstraction géométrique, simplifiée par les acteurs du minimalisme et mise en mouvement par les tenants de l’Op Art que ce soient ceux du Groupe de Recherche d’Art Visuel en France ou ceux du Gruppo T en Italie, pays dont elle est originaire, Esther Stoker s’inscrit dans le double héritage de la modernité et du début de l’art contemporain. L’artiste a toujours revendiqué cette tradition, réinterprétant certaines œuvres clefs de ces différents mouvements. Ainsi, son installation intitulée Geometrisch betrachtet, sind alle Richtungen im Raum gleichwertig construite à la Projektraum Deutscher Künstlerbund de Berlin en 2005 semble être un clin d’œil à la maison en carreaux commencée en 1969 par Jean-Pierre Raynaud. De la même manière, une toile de 2010 sans titre faisant se superposer deux grilles peut s’interpréter comme un hommage à François Morellet qui développe ce principe de double trame à la fin des années cinquante tandis qu’une de ses photographies sur aluminium de 2013 apparaît comme une référence aux structures modulaires imaginées par Sol LeWitt à partir de 1965.

 

Esther Stocker, Untitled, impression sur alu-dibond, 60 x 90 cm, 2012

 

Bien qu’elle l’emprunte à ces prédécesseurs, Esther Stocker, qui décline cette figure en peinture, en sculpture ou sous forme d’installation, la plie à un vocabulaire personnel réduit à l’usage du noir et blanc et à l’utilisation d’un unique médium par projet. Néanmoins, l’esthétique commune à l’ensemble de ses grilles n’est pas seulement liée à la facture lisse et aux couleurs neutres employées. « Dans mes tableaux et mes sculptures, je veux décrire l’ambiguïté et l’incertitude d’un système » déclare Esther Stocker qui, au-delà des techniques,  est, comme les autres artistes de son époque, à la recherche d’un assouplissement visuel de la forme. Dès 2012, les impressions sur aluminium nommées Degrees of Freedom présentaient des grilles chiffonnées à la manière d’un tissu introduisant une certaine indolence dans la rigidité de la structure. À l’inverse, la déconstruction se faisait violente dans l’installation intitulée Dirty Geometry réalisée l’année précédente dans l’espace de la galerie Alberta Pane où les lignes quittaient la surface du mur pour former des piques en direction du spectateur.

 

Esther Stocker, Degrees of Freedom, impression sur alu-dibond, 60 x 90 cm, 2012

 

Cette irrégularité de la grille est également visible avec les acryliques sur toile et sculptures en aluminium présentées cette année. La rupture du système se joue cette fois dans la tension créée par la mise en relation des peintures et sculptures qui semblent ici composer un « avant/après ». « Avant » : la grille peinte sur une toile accrochée au mur au niveau du regard, « après » : la grille arrachée de son support, froissée, roulée en boule, jetée dans un coin de la pièce, mais aussi, car il s’agit moins de destruction que de transformation, suspendue au plafond, dessinant ainsi un monde autre au sein duquel les lois scientifiques, en particulier la gravité, n’ont plus cours. Avec cette exposition qui annule le pouvoir normatif, régulateur de la forme moderne, celle dont l’historien de l’art Éric de Chassey écrit dans son article intitulé Points, Lignes, Plans qu’elle constitue « un outil de neutralisation (…) et un moyen de domination », Esther Stocker rejoint les préoccupations de nombre d’artistes contemporains intéressés par cette forme.

 

Esther Stocker, Untitled, acrylique sur toile, 140 x 160 cm, 2018 © Rudolf Strobl © Galerie Alberta Pane

 

Souvenons-nous par exemple de la toile Mondrian (Blau/Weiß), 2001 dans laquelle le peintre Tim Eitel dénonce la rigidité du système en coinçant son personnage entre deux grilles, celle d’un tableau de Mondrian et celle formée par la barrière de la salle d’exposition dans laquelle le tableau est montré. Rappelons-nous encore les démarches de Mathieu Mercier ou de Yann Sérandour qui, reprenant les structures des tableaux de Mondrian pour agencer selon leur couleur des objets pour le premier (Drum and Bass (Home Design), 2002) ou des images pour le second (Beppie’s Friends, 2017), soulignent l’absurdité de cette forme considérée comme modèle de rationalité. Repensons enfin à la toile Rouge Jaune Bleu, 2010 de Nicolas Chardon ou à celle intitulée Mondrian vu par Sylvie Fleury, 1992 de Sylvie Fleury qui insistent sur le lien que cette forme entretient avec l’univers prosaïque du tissu. En présentant soit des lignes souples comme celles d’une étoffe, soit des fragments de fourrure réels, ces toiles font prévaloir la présence de la matière sur l’abstraction de la forme.

 

Esther Stocker, Untitled, impression sur papier, résine, bois, 40 x 50 x 40 cm, 2013

 

Si les artistes cités détricotent l’autorité de la grille en s’inscrivant dans un héritage conceptuel, la méthode d’Esther Stocker est, pour sa part, purement plastique. En ce sens, l’artiste rejoint la démarche de son aîné Heimo Zobernig qui lui aussi annule le caractère idéaliste de la grille par des méthodes internes à la peinture, réintégrant par exemple des distinctions entre les plans ou créant des dégradés de couleurs au sein de la forme pure. Cependant, à l’inverse des teintes acidulées et des traces de pinceaux de son compatriote autrichien, l’univers d’Esther Stocker, par l’absence de couleur et de touche, renoue avec la facture impersonnelle des grilles les plus abstraites. Si l’artiste ramène cette forme dans notre univers quotidien ce n’est pas en lui donnant les apparences de la matérialité (illusion de la troisième dimension ou imitation de texture) mais en lui faisant porter les stigmates des gestes qui s’appliquent dans le monde réel. Froissée, jetée, abandonnée, la grille, décidément, perd son statut d’icône chez celle qui, de Mondrian, a surtout réinterprété le mobilier (Raumteiler, 2009).

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