Perspectives parallèles

Perspectives parallèles
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Dans le cadre de l’événement Formes géométriques en fiction : damiers, grilles et cubes qui rassemble deux expositions et un colloque international interrogeant la place de la géométrie dans les œuvres, le LAM (Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut) propose jusqu’au 5 janvier une exposition intitulée Perspectives parallèles.

 

Titus Matiyane, Thembisa, Donation de L’Aracine en 1999, © droits réservés, © Bernard Philip

 

Curatée par la conservatrice en charge de l’art moderne du musée et par les organisatrices du colloque consacré à l’usage des formes géométriques au cinéma, cette exposition s’attache à observer l’évolution de la construction mathématique des images dans les arts plastiques dans leur rapport au récit. Le choix des œuvres effectué ici contredit une certaine vision de l’histoire qui voudrait qu’avec la disparition de la perspective dans les tentatives cubistes se soit également effondrée la dimension narrative de la peinture. Le parti pris est au contraire de montrer que, si l’abandon progressif de la construction perspectiviste remet effectivement en cause la place du spectateur pensé comme public d’un spectacle, il n’évacue pas nécessairement tous les liens existants entre l’espace pictural et la fiction. Les commissaires ont choisi un ensemble d’œuvres qui montrent que l’intérêt des artistes pour le développement des sciences remettant en cause la conception traditionnelle de l’espace autour des années 1910 ne les conduit pas à renoncer à recourir au support d’une histoire. Ainsi, les premiers cubistes, s’ils juxtaposent sur un même plan différentes facettes de l’objet représenté, non seulement ne l’abandonnent pas mais vont bien souvent en rechercher l’origine dans des mythes ancestraux. Par ailleurs, en rejetant l’illusionnisme pictural pour mettre au jour la structure géométrique sous-jacente aux objets, ils font apparaître une structure en grille que les peintres abstraits reprennent et utilisent pour agencer des signes plastiques qui font sens. De plus, le système qui substitue la planéité à la succession des plans et un éclairage qui semble venir de l’extérieur au jeu d’ombre et de lumière à l’intérieur de l’œuvre est en soi un propos. Remettre en question la figuration comme capacité à nommer et désigner les objets c’est également remettre en cause le procédé narratif comme manière de qualifier, de juger et de classer. Au sujet principal, ainsi défini parce que placé au centre au premier plan et en pleine lumière, la grille utilisée par les peintres abstraits subroge un ensemble de sujets égaux dont les relations d’interdépendance tissent un autre type de récit.

 

Paul Klee, Versunkene Insel (L’île engloutie), 1923, Donation de Geneviève et Jean Masurel en 1979, © Bernard Philip

 

S’appuyant sur les fonds du musée enrichis des prêts de la bibliothèque universitaire du campus Pont de Bois, les commissaires ont fait le choix de mettre en regard les livres théoriques fondateurs de la construction des images et les œuvres modernes et contemporaines. Ainsi, le livre intitulé L’art d’édifier écrit entre 1442 et 1452 par Leon Battista Alberti répond à l’œuvre Thembisa (1964) de l’artiste africain Titus Matiyane dans laquelle la grille sous-jacente, régulière et non pas construite selon un point de fuite, a permis de déterminer les proportions d’un ensemble de maisons toutes identiques dans ce qui semble être la représentation d’un quartier résidentiel aux allures de prison. Si aucune figuration humaine ne traverse cette image, la narration est bien palpable dans cette œuvre qui démontre que l’égalité mathématique se fait souvent sous couvert d’uniformisation des modes de vie. Le récit est également présent dans une autre pièce anonyme mettant en scène une architecture présentée de manière frontale et occupant toute la surface du support. Là encore, aucun humain à l’horizon, aucun horizon d’ailleurs, mais une courte phrase qui prend place le long du bâtiment très précisément dessiné amorce une histoire : «Des malfaiteurs cambriolent le bureau de Poste du Plessis-Trévise ». Du spectateur au regardeur, le récit proposé par les artistes passe tout autant par les objets représentés que par les éléments qui l’accompagnent en amont ou en aval. La peinture, domaine de la perception théorisée et codifiée depuis le XVème siècle en Italie, appartient à l’ordre du savoir ; elle est « cosa mentale » pour reprendre les termes de Léonard de Vinci. Le récit déployé par l’art est construit comme le rappelle aussi une Boîte en valise de Marcel Duchamp présentée ici. Par cette œuvre qui réunit nombre de ses pièces miniaturisées, l’artiste multiplie les clins d’œil à l’histoire de la construction des images. De ses peintures cubistes à son installation nommée Grand Verre en passant par sa série de fenêtres, l’artiste joue de la représentation picturale conçue comme une « fenêtre ouverte sur le monde » selon les mots d’Alberti. Néanmoins, devant cette œuvre en trois dimensions, le public se doit d’être mobile.

 

Anonyme, Des malfaiteurs cambriolent le bureau de Poste du Plessis-Trévise, Donation de L’Aracine en 1999, © droits réservés, © Dubart Cécile

 

Comme le montrent les quelques exemples cités ci-dessus, l’intérêt de cette exposition, plutôt réduite par le nombre des pièces présentées, réside également dans son éclectisme. À l’image du sujet traité, les choix opérés ici, celui d’exposer l’œuvre d’un artiste aussi renommé que Marcel Duchamp au côté d’œuvres d’anonymes comme celui de présenter des pièces d’artistes connus du public occidental avec celles d’artistes de pays extra-européens rarement montrés en Europe, témoignent d’une volonté de remettre en question une vision très monocentrique de l’art.

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