L’Espagne au défi des restitutions

L’Espagne au défi des restitutions
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À l’heure où la France promet davantage d’efficacité dans la restitution d’œuvres pillées par le nazisme et questionne la place dans ses collections des biens culturels issus de ses anciennes colonies, l’Espagne découvre la spoliation en masse d’œuvres d’art survenue quatre-vingts ans plus tôt. Après que l’évacuation et restitution complète des œuvres du Prado a pu être retracée, un nouveau pan de l’histoire de la Guerre Civile (juillet 1936-avril 1939) et de ses conséquences s’ouvre aux chercheurs, et aux héritiers potentiels.

Genève, février 1939. Au terme d’un périple inouï de près de trois ans, plus de 2 000 pièces maîtresses du trésor artistique espagnol en provenance du Prado, de l’Escurial, de l’Académie de San Fernando ou encore du Palais Royal – dont 45 Velázquez, 138 Goya, 43 Greco, 36 Titien, 25 Rubens, le Cardinal de Raphaël, le Chariot de foin de Bosch, l’Autoportrait de Dürer, des Poussin, la Bible de Saint Louis, les manuscrits de Cervantès, des kilomètres de tapisseries – arrivent au Palais de la Société des Nations (SDN). Alors que les œuvres majeures du patrimoine artistique espagnol avaient été entreposées et protégées in situ dès le début de la guerre, leur évacuation est déclenchée par le bombardement du Prado par les insurgés et leurs alliés italiens et allemands en novembre 1936. Jusqu’en 1939 les trésors artistiques espagnols, accompagnés de conservateurs et restaurateurs, vont suivre, par camion et sous escorte militaire, le gouvernement républicain dans ses replis successifs. Une fois passée la frontière française, en février 1939, le transfert vers Genève se poursuivra (neutralité française oblige) à bord d’un train affrété par le Comité International pour la Préservation des Trésors Artistiques Espagnols, coalition de grandes institutions muséales et de collectionneurs occidentaux créée pour l’occasion. En sont membres le Louvre, les National et Tate Galleries, le Rijksmuseum, les Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, le Metropolitan Museum de New York. Les Ménines de Velazquez, lors de leur unique sortie de l’enceinte du musée bicentenaire, glissées sur des rouleaux et tirées par une dizaine d’hommes pour traverser un pont dont l’armature bloquait la progression, le Dos de Mayo (ou Charge des mamelouks) de Goya déchiré en 18 lambeaux après qu’un balcon d’un village bombardé s’écroule sur celui-ci, les vernis qui se troublent dans le froid de l’hiver… les anecdotes inimaginables ne maquent pas.

L’arrivée des oeuvres au Palais de la SDN, Genève, février 1939.

 

Tout sera tu de cet épisode pendant quarante ans de dictature franquiste, si ce n’est qu’aurait été évitée, d’après le régime, la vente à l’international du trésor artistique national contre l’achat d’armes. En réalité, les œuvres placées sous la protection de la SDN seront restituées à l’Espagne conformément à l’accord signé avec le Comité de musées et le gouvernement républicain en février 1939. Longtemps oubliés par le grand public et les historiens de l’art, ce premier plan d’évacuation en masse des pièces remarquables de grandes collections publiques et privées et les techniques de protection du patrimoine expérimentées en Espagne inspireront pourtant les stratégies des grands musées européens lorsqu’ils seront confrontés peu après aux risques de bombardements et spoliations nazies. Aujourd’hui, l’ « odyssée » du trésor artistique espagnol a fait l’objet de publications et recherches, en particulier de la part d’Arturo Colorado Castellary, Professeur à l’Université Complutense de Madrid. Plusieurs expositions lui ont été consacrées, ainsi que des conférences et congrès internationaux (le dernier en date à la mi-octobre 2019 au Prado, à l’occasion du bicentenaire du musée). Cela a même motivé la pose d’une plaque discrète en hommage aux individus dont la détermination a rendu possible l’heureuse issue.

La grande galerie du Prado vidée, octobre 1936.

 

Il n’en va pas de même pour le reste des biens culturels présents sur le territoire espagnol entre 1936 et 1939, dont le sort commence à peine à être étudié par les chercheurs espagnols. Notamment, le gouvernement légitime a créé, quelques jours après le coup d’État de juillet 1936, une « Junte » chargée de réquisitionner les pièces remarquables des collections publiques et privées pour les protéger des bombardements, pillages ou combats, et d’appeler la population à respecter le patrimoine artistique (y compris religieux). Ce sera cette même entité qui organisera le périple du trésor artistique espagnol. À Madrid par exemple, plusieurs milliers de pièces (certains avancent le nombre de 38 000) ont ainsi été mises à l’abri dans les sous-sols du Prado ou dans l’église de Saint-François-le-Grand. Parmi celles-ci, des Madrazo, Fortuny, Rembrandt, Sorolla ou Van Dyck. 

Les cryptes de S. Francisco el Grande, septembre 1937.

 

Au sortir de la guerre, les répertoires complets de la Junte et autres organismes, ainsi que les lieux de stockage, ont été livrés aux autorités franquistes. Depuis, qu’est-il advenu des œuvres qui s’y trouvaient ? C’est ce que cherche à élucider depuis 2015 le projet de recherche dirigé par les Pr. Colorado Castellary et Isidro Moreno, sur la base de l’étude d’archives d’époque (1936-1953). Sur 16 261 œuvres analysées, 6 664 pièces (41%) n’auraient pas été restituées à leurs propriétaires d’avant-guerre (dont une quarantaine de pièces situées à l’étranger). Elles ont été mises « sous dépôt », c’est-à-dire « cédées à des musées, à divers organismes, à l’Église et à des collections privées sans l’autorisation de leurs propriétaires » d’après le Pr. Colorado Castellary. Ce dernier dit avoir été surpris par le fait que des particuliers aient pu être désignés comme dépositaires et que des musées réputés pour avoir été chers au régime aient été particulièrement bien lotis (sans compter la Fondation Francisco Franco, la Phalange ou l’Opus Dei). Il précise enfin que, si les œuvres concernées ne sont pas des pièces maîtresses, il y en a plusieurs de significatives.

Brueghel le Jeune, Paysage enneigé, oeuvre déposée au Prado.

 

L’absence (quasi) totale de réclamations est frappante. C’est pourtant peu dire que le processus de restitution durant la féroce dictature était dépourvu des garanties nécessaires et a, d’après les témoignages sur l’époque, donné lieu à de nombreuses fraudes. Au retour de la démocratie (fin des années 1970), l’opacité du récit, l’accès limité aux archives, le manque de transparence qui aurait permis d’identifier et localiser les œuvres concernées, ont rendu extrêmement difficiles les réclamations de la part des héritiers des propriétaires. La mise en ligne d’informations détaillées sur les œuvres soustraites de la sorte par l’étude mentionnée ci-dessus (qui devrait bientôt intégréer 17 000 pièces, voire plus si le projet est reconduit) est un premier pas pour suppléer à ces carences. À ce jour, au moins une affaire a été récemment portée devant les juridictions espagnoles pour solliciter la restitution de la collection de tableaux de Goya, Dürer, Velazquez et Sorolla appartenant à Madame Cardera y Solano, épouse du «chef militaire rouge » Sicardo. Enfin, des voix s’élèvent en Espagne pour demander une modification législative, notamment de la loi de 2007 sur la Mémoire historique et textes complémentaires, qui ont permis de créer un dispositif spécifique pour la remise aux particuliers des « documents saisis au motif de la Guerre Civile ». Affaire(s) à suivre !

 

Illustrations : (c) Musée du Prado. – Illustration d’ouverture : un portrait de cour de Goya chargé sur un camion militaire, juillet 1937.

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