Jouir selon Albert Serra

Jouir selon Albert Serra
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Une certaine routine, somme toute « bien-pensante », du Festival International du Film de Cannes – sujets du moment : migrations, écologie, corruption des « grands » de ce monde – qui s’est terminé le 25 mai dernier, a été soudain secouée au terme de son premier tiers par le film réalisé par le cinéaste espagnol Albert Serra, Liberté. Serra est apparu en 2006 avec Honneur de la cavalerie, récit don quichotesque très librement adapté de Cervantès pour conférer à ce roman du XVIIe siècle une actualité poétique et politique contemporaine. Et en 2008 un assez stupéfiant Chant des oiseaux. Bref, un poète… Serra est aussi et surtout un cinéaste qui a eu l’audace inconcevable de reconstituer les dernières heures de la vie de Louis XIV (en 2016, La mort de Louis XIV avec Jean-Pierre Léaud, en hallucinante destruction corporelle, dans le rôle-titre). La décadence, sinon la décrépitude, de règnes de tous genres, est un thème obsédant pour le cinéaste qui a également mis en scène une improbable rencontre entre Casanova et Dracula en 2013, Histoire de ma mort. 

Le film présenté cette année à Cannes repousse les limites de la représentation de la dépravation sexuelle, contournant l’échec pasolinien de Salo. Albert Serra rappelle avec raison que selon Sade, l’organe le plus susceptible d’engendrer la jouissance est l’oreille. Et c’est en effet un des buts du film que de faire vivre concrètement au spectateur ce constat. Le récit du film décrit la débauche organisée par moins d’une dizaine d’hommes et de femmes au sein d’un bois obscur, à peine éclairé par une lune jamais dévoilée. Le film ne s’attache donc qu’à enchaîner un certain nombre d’actes pornographiques, auxquels l’accomplissement scrupuleux confère la valeur d’une sorte d’inventaire opérant jusqu’à l’épuisement. Rien ne paraît faire renoncer Albert Serra, au long de ces deux heures douze minutes, à mettre en scène la réalisation de désirs sexuels irrépressibles, réalisation animée par une sorte de gourmandise goulue et désespérée. Quelque chose dans ce film m’a irrésistiblement rappelé l’expérience que certains d’entre nous vécurent en 1973 lors de la projection à Cannes de La grande bouffe de Marco Ferreri. C’est précisément depuis la frontière de la scatologie dont j’imaginais à plusieurs moments du film qu’elle allait être figuralement franchie que Serra démontre que l’oreille est bien le plus subtil organe du jouir. Vers le mitan du film, un texte extradiégétique décrit l’enchainement de tout ce dont nous pressentions l’irruption depuis le début du film : le texte est dit avec une grande sérénité mais invite tout de même le spectateur à imaginer les vomissements et les défections avalés par un amant ou une maîtresse. Quelle secousse auditive !

Ce qui frappe encore dans le film est sa scénographie (une version de cette œuvre magistrale fut antérieurement théâtrale, à la Volksbuehne de Berlin en 2018) : un carrosse s’est arrêté dans une clairière. Des nobles et leurs valets s’abandonnent à des étreintes, qui ne comblent manifestement pas leurs désirs. Les acteurs de cette cérémonie obscène se livrent à des actes hors des normes de la sexualité convenue : persistante visite nasale entre des fesses, femme accroupie urinant sur des hommes extatiques. Néanmoins, ils ne cessent de guetter ailleurs, leurs regards fouillant l’obscurité pour percevoir d’autres couples en action. La mise en scène de Serra s’attache subtilement à installer ces personnages sur les bords droit et gauche du cadre pour accentuer cette attirance pour d’autres couples livrés à leur dévoration sexuelle, cette distraction traduisant leur impuissance à assouvir leur insatiable appétit libidinal.

La communauté journalistique présente à Cannes s’est trouvée quelque peu embarrassée pour rendre compte du film. L’aimable et conforme aux normes ordinaires de la sexualité dite « jeune et solaire » second épisode du Mektoub my love de Kechiche – ils sont vieux et crépusculaires chez Serra – soulagera ultérieurement certaines consciences mises au risque du reproche de puritanisme. Au cours de la projection de Liberté, quelques ricanements se firent entendre, et c’était légitime tant le film assume une certaine forme de grotesque dans la gloutonnerie sexuelle des personnages. Le film s’inspire-t-il de faits historiques réels ? On pense au fameux «Parc aux cerfs», propriété régentée par une des favorites de Louis XV, la Marquise de Pompadour, ou par l’affriolante Marie-Louise O’Murphy, icône légendaire de la débauche, fille potelée peinte fesses nues par Boucher. Cette propriété à laquelle l’imagination populaire prêta le statut d’une réserve de concubines  du roi dota sans raison ce dernier d’une réputation de dépravé alors qu’il n’y mit jamais les pieds (ni le reste selon les historiens…). Le scénario du film déposé officiellement pour la distribution est le suivant : « Madame de Dumeval, le Duc de Tesis et le Duc de Wand, libertins expulsés de la cour puritaine de Louis XVI, recherchent l’appui du légendaire Duc de Walchen, séducteur et libre penseur allemand, esseulé dans un pays où règnent hypocrisie et fausse vertu. Leur mission : exporter en Allemagne le libertinage, philosophie des Lumières fondée sur le rejet de la morale et de l’autorité, mais aussi, et surtout, retrouver un lieu sûr où poursuivre leurs jeux dévoyés. Les novices du couvent voisin se laisseront-elles entraîner dans cette nuit folle où la recherche du plaisir n’obéit plus à d’autres lois que celles que dictent les désirs inassouvis ? »

Mais est-ce l’essentiel de l’enjeu narratif du film de Serra ? En tentant aujourd’hui de représenter, de remettre en scène, cette extraordinaire entorse aux mœurs, historiquement fondée ou non, Albert Serra offre une œuvre d’art dont l’absence de retenue figurative constitue l’emblème d’une colère et d’un hurlement de désespoir à l’égard de la remontée de l’ordre moral dans la quasi totalité des domaines de la vie sociale et intellectuelle contemporaine. Le final du film a une puissance comparable aux conclusions narratives d’un cinéaste bien éloigné de l’Occident, Apichatpong Weerasethakul. Le jour se lève au terme de deux heures de projection, la lumière illumine les arbres et fait miroiter les feuillages sous la froideur de l’aurore. Soudain, le spectateur n’est plus certain d’avoir vraiment vu les audaces pornographiques dont il se souvient pourtant. Cette lumière argentée terminale qui nimbe le paysage renvoie le film aux doutes qui assaillent le rêveur au réveil. 

Ce film d’Albert Serra, comme l’ensemble de son œuvre antérieure, constitue un évènement majeur de l’histoire de l’art cinématographique. Ses films ne sont pas encore mesurés à l’aune de la violence qu’ils opèrent sur le regard et sur ce que l’inconscient optique, pourrait-on dire, est capable d’accepter comme une œuvre d’art. Je ne connais pas à ce jour la date de sortie du film dans les salles de France. Mais, dans la perspective de cet événement, je me prépare à voir et à revoir plusieurs fois Liberté, jusqu’à un certain épuisement que mérite son inconcevable pari formel et moral.

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