La scène représente, autour de la pièce de Fabrice Melquiot

La scène représente, autour de la pièce de Fabrice Melquiot
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Avec J’ai pris mon père sur mes épaules, Fabrice Melquiot nous offre une intemporelle épopée. Intemporelle parce que Melquiot s’inspire de l’Énéide de Virgile ; intemporelle aussi parce que ses personnages humains si humains pourraient venir aussi bien du futur que d’un présent si présent que certains ne le supportent pas. Intemporelle encore parce qu’en cours de route – au cours du temps – le fils du début de la pièce devient adulte et peut-être bientôt père à son tour (faut-il rappeler que le fils de l’auteur se nomme Énée). Intemporelle parce que la mort est là, toujours, physiquement présente, sur le plateau, à regarder le temps qui ne passe pas.

Épopée parce qu’elle ne finit pas. Après une heure et demie de spectacle, nombreux sont les moments où le spectateur pourrait se dire : « ah, quelle belle fin ! » Mais non, ce n’est pas la fin. Nous ne sommes pas dans la temporalité du drame, qui se referme sur lui-même, mais dans celle de l’épopée, justement, qui continue, qui se poursuit, sur scène et en nous, sans fin. Et après toutes les fins magnifiques avec lesquelles Melquiot aurait pu boucler la boucle, mais qu’il a volontairement écartées, le voici qui nous laisse, sur un fil tendu, avec la perte et « les arbres courbés par le vent », au bord de la route, avec un mort de plus que nous n’aurons pas vu mourir.

Une non-fin, parce que « finir » ce serait, justement, « échouer, éteindre, gâcher, gaspiller, dilapider, démolir, ruiner, dépouiller, oublier, s’effacer, disparaître » (extrait de la dernière tirade d’Anissa, qui nous dit aussi : « t’as pas compris ».) En effet, on n’avait pas encore compris qu’il n’y aurait pas de fin et que nous ne pouvions quitter le théâtre qu’en emportant les personnages avec nous. Pour qu’ils poursuivent en nous leur ou plutôt notre intemporelle épopée.

En quittant la tour de banlieue qui continue de tourner sur elle-même telle une planète, nous sommes donc contraints à prendre avec nous les personnages de l’Énéide de Melquiot. À les emporter sur nos frêles épaules. Parce que ses personnages forment une communauté, qui est aussi la nôtre : une communauté d’amour. Ils sont pétris d’égoïsme, façonnés par les difficultés inhérentes à la vie, qu’elle soit des banlieues ou des palais, ils sont hantés par la lassitude, la maladie, la finitude, la disparition, mais ils s’aiment. Ils s’aiment d’un amour qui par moments nous étreint au plus profond, tandis que Melquiot déconstruit toute bien-pensance, toute complaisance, tout sentimentalisme. Tout est là, savamment déconstruit, sous les yeux de la mort, insignifiante. La mort qui est là sans être là, sans que les personnages ne la voient et parfois même nous, nous l’oublions, et pourtant elle est toujours présente, toujours au bord, à la frontière, entre la vie et la fin, entre l’espoir et l’adieu, entre le far-west et le retour, à la fenêtre.

Mais si l’épopée est intemporelle, Énée, lui, est ancré dans le temps, dans le passage de l’adolescence à l’âge adulte : formidable Maurin Ollès qui, soir après soir, passe d’une certaine insignifiance du début (on se demande presque ce qu’il fait là) à l’humanité incarnée. Qui lui permet, à la fin, de se réclamer de l’insignifiance. Énée, le fils, s’épaissit, se charge : il devient. Et nous avec lui. Nous devenons humains au fur et à mesure que nous faisons nôtre l’impérieux éloge de la perte que Melquiot nous sert comme il nous sert le banquet de Didon (poulet aux olives, bavarois aux fruits rouges, avec de la bière, beaucoup de bière), comme il nous sert la descente aux enfers et en prostitution, comme il nous sert le saccage de Troie de Virgile sous forme d’un improbable tremblement de terre (« Yen a pas chez nous, des tremblements »), comme il nous sert le vol, non pas du baudrier de Pallas, mais des 2743 euros d’économies qui devaient servir au voyage. Et bien sûr, le voyage, quoiqu’il en soit, car il n’est pas d’épopée sans voyage.

La scène représente

« Une chose

Avec des gens dedans

Muets

Mourants

Effarés

Une chose

Avec ça dedans

Ce qui vient d’arriver »

La scène, mise en scène par Arnaud Meunier, représente la poésie contemporaine des hexamètres dactyliques de Virgile.

J’ai pris mon père sur mes épaules

Texte de Fabrice Melquiot ; mise en scène d’Arnaud Meunier ; production : La Comédie de Saint Étienne ; avec : Rachida Brakni, Riad Gahmi, Vincent Garanger, Nathalie Mater, Bénédicte Mbemba, Maurin Ollès, Frédérico Semedo Rocha et Philippe Torreton.

https://www.theatredurondpoint.fr/spectacle/jai_pris_mon_pere_sur_mes_epaules/