Qu’en est-il de la peinture aujourd’hui ?

Qu’en est-il de la peinture aujourd’hui ?
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Quelle place tient la peinture dans le monde de l’art contemporain aujourd’hui ? C’est la question que pose le journaliste indépendant Éric Tariant dans son livre intitulé 30 portraits d’artistes contemporains sous-titré Éloge des peintres publié aux éditions Hermann en décembre dernier.

L’auteur, qui écrit régulièrement sur la peinture contemporaine dans les colonnes de L’Œil, de WE DEMAIN ou de Reporterre, a eu l’occasion de rencontrer de nombreux artistes au cours de sa carrière. La plupart des portraits présentés dans ce livre ont été écrits au cours de ces six dernières années pour le Journal des Arts et deux d’entre eux ont été publiés pour la première fois dans le quotidien suisse Le temps en 2018. Les artistes présentés sont des peintres ou des dessinateurs confirmés qui sont nés dans les années vingt pour les premiers (Geneviève Asse et Pierre Alechinsky) et dans les années soixante pour les derniers (Yan Pei Ming et Marc Desgrandchamps). Tous, à deux exceptions près, travaillent en France.

Chaque portrait d’artiste est précédé d’une photographie et suivi d’une courte biographie rappelant les événements en lien avec la pratique artistique, que ce soit l’obtention de diplômes des Beaux-Arts, la participation à des résidences ou à des expositions ou bien encore des ouvrages de référence sur l’œuvre globale. Sont également mentionnées les galeries privées qui représentent l’artiste ainsi que les principales institutions publiques qui ont acquis une ou plusieurs de ses œuvres. Les portraits en eux-mêmes sont enrichis des paroles des artistes que l’auteur a rencontrés mais aussi de témoignages de personnes qui les ont connus ou encore d’analyses de critiques publiées dans des ouvrages spécialisés. Chaque description permet d’évoquer les influences artistiques de ces peintres et dessinateurs, les techniques et outils qu’ils affectionnent mais surtout de remonter aux origines de leur parcours singuliers, de traduire le regard qu’ils portent sur leur métier et son rôle au sein de la société.

La vocation provient bien souvent d’une blessure personnelle. Elle est une échappatoire, à l’image de Philippe Cognée qui commence à peindre des paysages de France dès l’âge de 5 ans lorsque sa famille décide de s’installer au Bénin ou encore de Sam Szafran dont les premières peintures représentent des escaliers se dérobant après que son oncle maltraitant l’ait suspendu au-dessus du vide par-dessus le balcon de son appartement situé au quatrième étage. Une échappatoire qui peut aussi être moins tragique comme en témoigne Yan Pei Ming qui cherchait juste à esquiver le carcan familial du couple d’ouvriers que formaient ses parents ou pour Bernard Rancillac s’estimant issu d’« une bourgeoisie sans grâce apparente et sans passion déclarée ».

Mais, si ces peintres commencent leurs carrières d’artistes pour des raisons personnelles qu’ils ne parviennent pas à exprimer par d’autres voies (Philippe Cognée se décrit comme un adolescent introverti et timide quand Yan Pei Ming affirme que le bégaiement dont il est atteint a joué un rôle dans son travail artistique), leurs œuvres parlent du monde qui les entoure. « Il n’y a pas de narration chez moi, je ne raconte jamais l’histoire, je me contente de montrer le monde tel qu’il est » déclare Philippe Cognée. C’est bien l’état du monde qui inspire ces peintres et les met en mouvement, un monde chamboulé que Yan Pei Ming a envie « d’exprimer » et « de crier » à travers ses portraits de Barack Obama, du pape François ou de Vladimir Poutine qui sont à ses yeux une « fenêtre sur notre époque ». La même révolte anime Bernard Rancillac lorsqu’il peint la guerre du Vietnam, la Révolution culturelle de Chine, la famine en Inde ou l’apartheid en Afrique du Sud ; toutes ses peintures dénoncent l’injustice et l’oppression. De même pour Sam Szafran qui avoue qu’il n’aurait jamais été peintre s’il n’avait pas été confronté à l’Holocauste. « Ma vocation vient du fait que, avant la tempête nazie en France, ce cauchemar, j’ai vécu avec mes grands-parents, un intense bonheur que j’essaye de retrouver avec les images » assure-t-il.

Si on apprend beaucoup sur ces différents artistes (que les premières peintures de Philippe Cognée relevaient d’un style très graphique alors que celles de Bernard Rancillac étaient influencées par Staêl et Tapies ou bien encore que Yan Pei Ming se limitait à une palette de noir et blanc pour des raisons financières ou que Sam Szafran travaille dans son atelier de 5 heures jusqu’à 19 heures), l’aspect le plus intéressant de cette galerie de portraits réside dans ce qu’ils nous disent en creux de la place de la peinture à notre époque.

Au-delà des portraits singuliers, dont on peut d’ailleurs interroger la sélection, l’ouvrage témoigne de l’intérêt de cette pratique pour rendre compte de notre époque. Après avoir été longtemps vilipendée, traitée comme un médium dépassé, et ce particulièrement en France comme le soutient Philippe Cognée en soulignant le manque de courage de nos institutions, la peinture commence à retrouver une certaine légitimité. À ce titre, cet « éloge des peintres » est une pierre de plus à l’édifice.