Une nouvelle pièce pour un puzzle de 1500

Une nouvelle pièce pour un puzzle de 1500
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Grâce à un don de sa Société d’Amis, le Louvre vient d’enrichir ses collections d’un petit panneau du plus haut intérêt, découvert par la galerie Hubert Duchemin, qui publie sur son site (www.hubertduchemin.com) une excellente étude d’Amélie du Closel. La taille du panneau (80 x 60 cm), ainsi que sa décoration au verso comme au recto, suffisent à établir que l’on ne peut avoir affaire à une oeuvre indépendante, mais à un élément de polyptyque. L’iconographie, une Assomption avec au dos un portrait de saint en pied, renvoie vers un retable de la vie de la Vierge présentant des saints au revers. Une telle pièce existe, et a déjà fait couler beaucoup d’encre : elle a été inscrite par Charles Sterling au catalogue de Josse Lieferinxe, un peintre actif en Provence dans la dernière décennie du XVe siècle et la première du siècle suivant. Ses fragments, identifiés aux trois-quarts pour les volets, sont dispersés entre Avignon, Bruxelles et Paris. 

La dominante stylistique n’est pas aisée à définir. Tandis que le traitement des visages d’Apôtres, très individualisés, confinant parfois au grimaçant, oriente nettement vers les écoles du Nord, des marqueurs du goût italien sont aussi bien visibles, à commencer par le tombeau vide de la Vierge, très judicieusement rapproché par Mme du Closel des réalisations de Francesco Laurana. Le maître montre en outre une véritable virtuosité dans l’art du drapé, qu’il s’agisse de l’apôtre en rouge du premier plan (probablement saint Jean) ou du riche costume porté par l’inconnu du verso, parfaitement en ligne avec deux fragments parisiens que l’Assomption Duchemin est allée rejoindre, la sainte Lucie et le saint évêque. Le splendide fond de brocart qui caractérise tous les revers connus marque d’un sceau de continuité visuelle ces membra disjecta de haute qualité. 

L’inconnu du verso le restera-t-il ? Mme du Closel incline à y voir un prophète (Isaïe, Jérémie ou Élie), s’appuyant essentiellement sur l’Isaïe de Barthélemy d’Eck à Rotterdam – si tant est qu’il s’agisse vraiment d’un Isaïe. On peine, sur ce point précis, à passer outre d’assez fortes réticences. Liturgiquement, le culte de saint Isaïe n’a jamais « pris » en Occident, alors que les autres revers montrent des saints extrêmement et universellement populaires. Surtout, d’un point de vue iconographique, cette figure rasée, nimbée, sans aucun trait orientalisant, ne correspond guère au modèle commun des prophètes de l’Ancienne Loi. Le Louvre conserve (Peintures, inv. 1992) un panneau donné par Sterling à Jean Changenet où trois prophètes, barbus, coiffés et vêtus à l’orientale, n’ont aucun air de famille avec le saint de l’Assomption. Le bonnet, la robe, l’attitude, à l’aspect très doctoral, conduiraient plutôt vers un saint Côme ou un saint Damien. Certes, les anargyres sont le plus souvent représentés avec les instruments de leur art, mais on connaît des exemples où l’un des deux porte un texte (ce qui pourrait éventuellement suggérer que le second aurait pu figurer au revers de l’un des deux panneaux perdus). Au demeurant, il ne s’agit que d’une suggestion de travail. 

Le magnifique L qui se lit assez nettement au bas de l’Assomption donne du poids à l’attribution à Josse Lieferinxe. Avec beaucoup d’honnêteté, Mme du Closel introduit toutefois la récente argumentation de Carmen Decu Teodorescu et Frédéric Elsig, développée dans l’important volume Peindre à Dijon au XVIe siècle (sur lequel je renvoie à ma critique : Annales de Bourgogne, 90/1, 2018). Ces chercheurs proposent de rendre le retable de la vie de la Vierge au beau-père de Lieferinxe, Jean Changenet, originaire de Bourgogne où il fut actif avant de s’installer en Avignon. À vrai dire, le glissement, s’il y avait moyen de le confirmer, serait quasi sans conséquence et porterait seulement sur la « dose » d’influence bourguignonne à prendre en compte dans le subtil équilibre auquel est parvenu le maître de la vie de la Vierge. L’important est de connaître le milieu dans lequel a été conçu le bel ensemble de scènes et de portraits récemment complété, et l’atelier provençal s’impose. Il faut se féliciter que l’Assomption ait été rendue à nos regards, et que le Louvre ait pu l’intégrer à ses collections.

 

Clichés courtesy Galerie Hubert Duchemin.

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