Ceci est la couleur de mes rêves

Ceci est la couleur de mes rêves
À voir

Alors qu’une grande rétrospective Miró se tient au Grand Palais jusqu’au 4 février, les Éditions Hermann rééditent une série d’entretiens donnés par Joan Miró à l’écrivain Georges Raillard, lui-même auteur de deux livres consacrés à l’artiste (Miró aux éditions Hazan en 1989 et Miró. Le crépuscule rose caresse le sexe des femmes et des oiseaux chez André Dimanche Éditeur en 2015). Intitulé Ceci est la couleur de mes rêves, ce livre rejoint la collection Savoir arts qui compte de nombreux écrits d’artistes comme ceux de Soulages, Matisse ou encore Renoir.

Nous devons ces entretiens de Miró à Jean Lacouture qui en avait eu l’idée et à Jacques Dupin qui en avait fait part à l’artiste. Ils ont été réalisés pendant une semaine, du 3 au 8 novembre 1975, peu de temps avant la mort de Franco. Chaque après-midi, Georges Raillard accompagnait Miró alors âgé de 83 ans dans ses différents ateliers à Palma. Certaines interviews ont été enregistrées dans l’atelier moderne construit par José Luis Sert en contrebas de la villa, d’autres à Son Boter, une maison catalane du XVIIe siècle implantée dans les hauteurs du jardin.

Enregistré par Dominique Roussillon, Miró retrace son parcours. Il revient sur son enfance et la relation difficile qu’il entretenait avec ses parents, une période de solitude à l’origine selon lui de sa vocation et qui l’a amené à s’inscrire à l’académie Gali de Barcelone à son adolescence. Ses années parisiennes sont également évoquées. Miró raconte son arrivée en 1919 près de Notre-Dame des Victoires dans un hôtel tenu par des Catalans qui le logeaient presque gratuitement et l’invitaient à déjeuner le dimanche. Il décrit son atelier, situé au 45 rue Blomet, prêté gracieusement par le sculpteur Gargallo qui travaillait tout l’hiver à l’école libre des Beaux-Arts de Barcelone. Miró se remémore ses rencontres avec Fujita, Kisling, Picasso et bien d’autres et revient sur son engagement compliqué au sein des surréalistes qu’il jugeait trop dogmatiques bien qu’il était sensible aux jugements de Masson ou d’Éluard à propos de son travail. Il retrace les péripéties de son voyage vers Palma après la guerre d’Espagne en 1940 et son arrivée à Barcelone trois ans plus tard accompagné de sa femme et de sa fille.

Au fil du livre, on voit apparaître les influences de Miró. On découvre les artistes qui l’ont intéressé et les leçons qu’il a tirées de la fréquentation de leurs œuvres. Du premier choc esthétique, Picabia, il retient la nécessité de ne pas s’enfermer dans des considérations purement formelles et cette maxime qu’il fera sienne : « chercher à contraindre moins qu’à plaire… ». Les noms de Monet, Matisse, Van Gogh, Goya et Gréco égrainent son récit, celui de Cézanne aussi même s’il reconnaît que c’est bien longtemps après l’avoir découvert qu’il a compris la portée de son œuvre. Miró aime la peinture mais aussi la littérature et plus précisément la poésie d’Apollinaire et de Jarry. Il mentionne les nombreux poètes avec lesquels il a collaboré, à l’image de Dupin pour lequel il a gravé un livre ou encore Junoy qui a préfacé une de ses expositions à Barcelone. La musique n’est pas absente de ces influences ; il cite Cage, Stockhausen mais aussi Mozart, Brahms et Wagner, et il rappelle qu’il a dessiné des pochettes de disques pour Varèse et Raimon.

Mais, au-delà du parcours de vie et des influences culturelles, l’intérêt majeur de ce livre réside dans la façon dont il témoigne du rapport que Miró entretient avec la peinture. Ce ne sont ni les sentiments ni les réflexions théoriques qui le mettent en mouvement, c’est l’émotion. L’artiste est toujours en recherche de matières capables de produire en lui des chocs émotionnels qui sont bien souvent à l’origine de nouvelles œuvres. C’est cette fascination pour la matière qui l’incite à travailler en collaboration avec des artisans, que ce soit des tapissiers ou des graveurs. Au-delà des matériaux, si les œuvres de Miró sont souvent connues pour leurs couleurs, nous apprenons que c’est la forme qui l’intéresse en premier. Si elle est réussie, les couleurs suivent automatiquement. C’est pourquoi Miró conserve dans ses ateliers une centaine de toiles en cours. Il laisse le temps à son esprit de travailler pour ne pas gâcher ses premières esquisses. S’il fait des petits croquis sur n’importe quel support pour noter ses idées, il lui arrive de laisser passer 40 ans avant de les concrétiser sous la forme d’un tableau. Miró décrit aussi la façon dont il occupe ses journées, un emploi du temps très précis qui démarre tôt dans la matinée et auquel il s’astreint pour éviter toute interruption dans sa pratique. En plus de ce découpage temporel méthodique, Miró explique sa méthode de travail. Dans son atelier dont les rideaux sont baissés, il peint dans le silence le plus complet, n’autorisant aucune visite. Debout, perché sur un escabeau, il dessine les formes avec ses doigts pour mieux sentir la matière. Les titres, toujours en français, lui viennent à mesure que la composition prend forme. Mais Miró, s’il décrit en détail son usage de la peinture, revient aussi sur les autres techniques qu’il pratique, sculpture, gravure, lithographie ou eau-fortechaque activité ayant son atelier dédié.

Cette série d’entretiens dresse le portrait d’un homme obstiné qui, s’il n’a pas reçu une reconnaissance immédiate (il revient sur ses nombreuses déconvenues auprès des grands acteurs du monde de l’art de son époque tels que Kahnweiler, Rosenberg ou encore Doucet) et a même suscité un certain rejet, a toujours eu confiance en son travail. C’est aussi le récit d’un artiste âgé qui évoque son œuvre plus que ses œuvres et exprime ses souhaits quant à la façon dont elle devra être préservée et comprise après sa mort. On comprend mieux dès lors que cet homme acharné de travail ait accepté de prendre de son temps pour répondre à ces interviews. À ce titre, l’un des points les plus intéressants de ce livre est l’éclairage qu’il donne à l’engagement politique de Miró à qui on a parfois reproché la posture optimiste au sein d’une société tourmentée. Pour lui, la peinture ne doit pas devenir propagande mais il n’y a pas de séparation entre la virtuosité technique et certaines valeurs humaines ; c’est pourquoi continuer à peindre dans un monde où ces valeurs se perdent est déjà un acte politique. Son œuvre n’a pas pour fonction d’attiser les consciences, elle doit habituer le regard à des formes qui ne sont pas acceptées aujourd’hui mais le seront demain. L’art transforme la société, non pas parce qu’il la dénonce mais parce que la transformation plastique implique d’elle-même une transformation des idées. Miró n’est pas un théoricien et, lorsque Georges Raillard lui fait remarquer que le mot « amour » n’est pas très présent dans ses toiles, il lui répond que non mais qu’en revanche le mot « amoureux » y a toute sa place. Il faut des corps pour incarner les idées, il faut de la matière pour constituer des formes et c’est là tout le sens de son travail de peintre que ce livre permet de saisir.