En suspension au Palais d’Iéna

En suspension au Palais d’Iéna
Vues de l'exposition "Suspension. Une histoire aérienne de la sculpture suspendue. 1918-2018"  Courtesy : Olivier Malingue Ltd. Photo : Benoît Fougeirol.
À voir

L’exposition « Suspension, une histoire aérienne de la peinture abstraite 1918-2018 » ouvre ses portes au Palais d’Iéna. Elle constitue le pendant d’une autre manifestation qui se tient à Londres dans la galerie du mécène de l’évènement, Olivier Malingue, qui présente douze autres sculptures suspendues dans son espace londonien. Le commissaire de ces deux expositions, l’historien Matthieu Poirier, connu pour ses réflexions sur le lien entre perception et abstraction, propose ici une véritable expérience de la sculpture suspendue en faisant de cette pratique un genre à part entière.

En réunissant les œuvres de plus de trente artistes de diverses générations et nationalités, l’exposition offre une première définition de cette forme d’art apparue il y a cent ans à l’initiative de Marcel Duchamp. Ces sculptures sont résolument abstraites, elles s’inscrivent dans la suite logique des tentatives non-figuratives démarrées six ans plus tôt dans le domaine pictural. Après les procédés de dématérialisation mis en place en peinture, les artistes affranchissent leurs sculptures de la matérialité du sol. Mais, plus encore que de détacher les sculptures du monde réel, la suppression du socle, entendu cette fois comme piédestal, remet en cause le statut noble de l’art. C’est tout le projet sous-tendant la Sculpture for Travelling (1019) de Duchamp qui constitue la clé de voûte de cette exposition. Suspension fragile réalisée avec des fragments de bonnet de bain en latex qui s’affaissent sous le poids de la pesanteur, elle introduisait l’objet quotidien périssable dans le domaine artistique et s’instituait en rejet de la sculpture érigée et inaltérable emblématique des Beaux-Arts.

La pratique de la sculpture suspendue engendre de fait nécessairement des changements de matériaux pour alléger la matière et c’est ainsi que le plexiglas, le bois ou l’aluminium remplace le bronze et la pierre. Ces matériaux de la modernité se travaillent autrement et permettent la construction de structures également plus aérées dans leur esthétique. C’est le cas de la sculpture Inverted Spiraling Tower (1987) de Sol Lewitt présente dans l’exposition. Cette œuvre se constitue d’une juxtaposition de modules vides en bois peint qui se déploient selon une suite logique sur plus de trois mètres de hauteur. Mais plus que d’être simplement ajourées, les sculptures suspendues sont des œuvres ouvertes au sens où l’entendait Umberto Ecco, des œuvres qui ne se suffisent pas à elles-mêmes mais nécessitent la participation du spectateur. Ainsi le Labyrinthe de Transchromie B (1969) de Carlos Cruz Diez, îlot central de l’exposition, est une sculpture constituée de filtres monochromes. Pénétrable, elle nous permet de voir autrement l’immense salle du Palais d’Iéna.

Vues de l’exposition « Suspension. Une histoire aérienne de la sculpture suspendue. 1918-2018 » 
Courtesy : Olivier Malingue Ltd. Photo : Benoît Fougeirol.

 

Dans cet espace au sein duquel aucune cimaise n’a été érigée, les œuvres se répondent. Elles apparaissent et disparaissent selon les points de vue, seule la distance permet de distinguer et de cloisonner. Il faut donc déambuler pour appréhender chacune des œuvres que le commissaire a choisi de suspendre selon leur ordre d’apparition chronologique. Cette disposition permet de suivre les préoccupations formelles et conceptuelles des artistes des différentes époques. Ainsi, Spatial Relief N°20 (1959) d’Hélio Oiticica est un monochrome peint sur un support en bois plat qui préfigure les shaped canvas de Franck Stella et les peintures-sculptures de Daniel Buren dont l’une d’elles, Peinture aux formes variables (1965), est également présentée ici. Cette œuvre qui fait partie des tous premiers tableaux à bandes de Buren montre la volonté des artistes de l’époque d’investir l’espace avec leurs peintures. L’œuvre d’Hans Haacke Large Wave II (1965) préfigure, elle, le courant minimaliste. Simple structure rectangulaire en plexiglas transparent, elle est à moitié remplie d’eau et c’est cette légère nuance entre la transparence du plexiglas et celle de l’eau qui trace une ligne horizontale et divise la sculpture en deux. Enfin, Sans titre, v (1968) de Jesus Rafael Soto est la première sculpture pénétrable de l’histoire, elle témoigne des interrogations de ces années concernant l’implication des spectateurs.

Mais ces sculptures suspendues, si elles ne sont pas narratives, ne répondent pas seulement aux préoccupations artistiques propres à leur contexte historique, leurs formes sont avant tout liées à l’imaginaire qu’engendre la notion même de suspension. Ainsi, l’élévation se traduit dans le Grand Mobile Noir (1954) d’Alexander Calder. De 3,50m d’envergure mais constituée de fines plaques de métal, c’est la première sculpture destinée à être vue du dessous. Le thème de la lévitation est également présent, il est palpable à travers le cercle en néon de Cerith Win Evans intitulé Come (III) (2017), une présence fragile qui semble flotter en arrière-fond de la salle d’exposition. Ce phénomène de lévitation est aussi perceptible dans le Relief planétaire bleu sans titre (RP23) (1961) d’Yves Klein, le bleu Klein si particulier faisant oublier la présence du fil qui relie la sphère en métal au plafond. La gravité, bien sûr, fait aussi partie de l’aventure de la suspension ; elle est visible dans l’œuvre Flu Bo Genx Landy Scap Egg, ou ti pris me (2009) d’Ernesto Neto, une sculpture souple constituée d’un assemblage de bas en polyamide qui se distordent sous le poids de billes de verre. Enfin, après la gravité, la chute se manifeste dans l’œuvre d’Antony Gormley intitulée Fall III (2013). Cet entremêlement de carrés réalisés en tiges d’acier évoque un corps en train de tomber la tête en avant.

Vues de l’exposition « Suspension. Une histoire aérienne de la sculpture suspendue. 1918-2018 » 
Courtesy : Olivier Malingue Ltd. Photo : Benoît Fougeirol.

 

Non figuratives mais sensibles, ces œuvres suspendues déploient une esthétique du champ de force, entre chute et ascension. Une tension subtile qui se révèle tout particulièrement dans l’œuvre Sphère-trame (1962) de François Morellet. Présentée au-dessus de l’escalier monumental, la structure simple, une fois actionnée, se manifeste de façon complexe, transformant la lumière en effets de moirés qui se déploient dans la totalité de l’espace et répondent aux croisillons des immenses fenêtres derrière elle. Cette œuvre est à l’image de l’ensemble de l’exposition : abstraite et sensible.