Nouvelles Vagues – l’écho des houles méditerranéennes, Futuros Emergentes

Nouvelles Vagues – l’écho des houles méditerranéennes, Futuros Emergentes
© Ali Kazma, Home, 2014, courtesy Analix Forever
À voir

Jusqu’au 23 avril 2026, Analix Forever présente l’exposition « Nouvelles Vagues », réunissant dix artistes originaires de Grèce, de Turquie, du Liban, de France, de Palestine, d’Irak et d’Iran. À la croisée d’héritages méditerranéens et de nouvelles formes artistiques, leurs œuvres composent un flux pluriel où mémoire, innovation et poésie entrent en résonance. Cette exposition signe l’engagement de la galerie-librairie Analix Forever pour les mondes méditerranéens.

L’union par les vagues

Les vagues, échos mouvants d’une rive à l’autre, réunissent autant qu’elles séparent. Ici, pourtant, elles ne se fragmentent pas : elles s’entrelacent et se répondent. Une union sensible et silencieuse se manifeste : celle d’un monde en déplacement, en réflexion, en reconstruction. « Nouvelles Vagues » esquisse ainsi une cartographie de notre époque, témoin d’un temps vécu, d’un futur incertain, mais profondément relié.

Serwan Baran, artiste kurde-irakien, présente Whispers (2013), une œuvre où les mots – les murmures –, destinés à l’oreille de l’autre, se déploient comme une houle intime. Les visages, portés par une palette oscillant du rouge au bleu, immergent le visiteur dans la continuité d’un dialogue secret où se dessine un paysage humain aux mille résonances. De quoi parlent-ils ? Peut-être des remous de l’existence – toujours à demi tus.

Ces mots intimes, enfouis, trouvent un écho dans le travail de Mimiko Türkkan, artiste turque, avec On ne dompte pas sa vague (2025). À la surface, des centaines de vagues – semblables à des fils, évoquant peut-être la légende du fil rouge du destin (akai ito) – s’entrecroisent, se rompent puis se rejoignent. Une innergie presque irrépressible traverse la composition : le geste, à la fois tendre et frénétique, est porté par la sensualité vibrante de la couleur. « Devenir vague », suggère Mimiko Türkkan, pour accueillir le monde et soi. Se heurter à la roche, s’échapper vers l’horizon, puis se reconstruire, au rythme des marées intérieures.

Aux fils rouges de Mimiko Türkkan, répondent les chaînes de spinelles noires d’Alexandra Jabre, artiste d’origine libanaise. Dans The Ancient Bond (2026), deux figures sont liées par des larmes minérales. La spinelle, pierre de protection, matérialise une connexion qui dépasse le visible. Les corps s’unissent dans une intime relation, évoluant aux fréquences des vagues de l’être – du tourment à l’apaisement.

 

© Alexandra Jabre, The Ancient Bond, 2026, courtesy Analix Forever

 

Mémoire d’un temps passé – présent

L’image des vagues rappelle les ondulations, les allers-retours : mouvement vers le passé, projection vers le futur et, entre les deux, le présent. Dans leurs replis se logent les souvenirs, la mémoire persistante.

Avec En selfie (2026), Julien Serve, artiste français, s’inscrit pleinement dans son époque, celle de l’hyperconnexion. Ses « Narcisses contemporains », bras tendus, dos à la mer, se mettent en scène. Sur la plage de sable chaud, entre affirmation de soi et dissolution, les profils en selfie ou en portrait se teintent d’une dimension onirique. La mer n’y est qu’un prétexte : le sujet demeure ici dans la reconnaissance de la chair, dans le paraître d’une existence instantanée, rendue éternelle par la simple prise du cliché.

En parallèle, l’artiste turc, Ali Kazma, filme la vie d’un œil discret et délicat. Avec Home (2014), il témoigne de l’univers de Füsun Onur, figure pionnière de la scène artistique d’Istanbul. Son identité se recompose à travers les traces laissées : photographies, objets, fragments du quotidien. Le foyer, l’habitat deviennent ici les reflets de l’être. La vie s’y devine davantage qu’elle ne s’expose, laissant transparaître une présence diffuse, presque fantomatique – celle d’une existence en cours.

Les traces laissées, leur capture, sont également au cœur du travail de Vanna Karamaounas, artiste gréco-suisse. Matériaux bruts, façades, espaces abandonnés : ses photographies, sans filtres, capturent la capacité humaine à construire et déconstruire. À celles-ci s’ajoute une sculpture de marbre portant une célèbre épitaphe de Nikos Kazantzakis : Je n’espère rien. Je ne crains rien. Je suis libre. N’est-ce pas là que se loge l’une des quêtes fondamentales de l’homme, de la vie à la mort ?

Du marbre au plâtre, Barbad Golshiri, artiste iranien, présente D’un ouvrage abandonné (2025), une série de sculptures en hommage à une humanité disparue. Ces formes silencieuses, semblables à de petits corps fossilisés, apparaissent comme les vestiges d’un temps passé. Un memento mori, rappelant la fragilité de notre condition et sa finitude.

Avec Crime Against Humanity (2024-2025), l’artiste, à travers la figure d’un enfant amputé, livre à la main, fait du savoir un lieu de refuge, une consolation. Face au crime, l’enfant lit et s’évade : la connaissance, l’imaginaire deviennent alors une évasion, une forme de résistance ultime. En écho, la maison d’édition BSN Press se tourne vers les plumes méditerranéennes les encourageant à une parole libre, transmise et traduite. Un travail de mémoire à portée internationale.

 

© Abdul Rahman Katanani, Sans titre, 2017, courtesy Analix Forever

Et maintenant ?

Maintenant, Abdul Rahman Katanani, artiste palestinien, évoque la nécessité de déconstruire pour mieux reconstruire : dé-tisser les traditions, les conditionnements, les schémas imposés afin d’en tisser de nouveaux. Avec Retisser, œuvre à la fois minimaliste et brute, il utilise le fil de fer barbelé comme unique matériau d’expression. Par la tension du fil, les nœuds et sa dureté, l’artiste rend compte de la difficulté même du geste. Une métaphore du renouvellement comme un effort considérable, parfois douloureux, mais fondamental dans un monde en tumulte. Un tumulte dont il saisit l’emprise à travers Sans titre (2017), où l’échappée, souhaitée, se rêve par-dessus les barbelés.

Dans ce même rapport à la matière, Marios Fournaris, artiste grec, revient aux origines de l’habitat. Avec Mystery 83 Spe Meliore Moriendi (2023), installé sur la terrasse d’Analix Forever, il interroge notre manière d’habiter le monde et notre lien à la nature. Entre perte de connexion et épuisement des ressources au profit, notamment, de la technologie toujours plus envahissante, son œuvre invite à une réflexion plus large sur les mythes, les cultures, se situant au-delà de l’humain.

Enfin, Marileni Vourtsi, artiste grecque et ancienne étudiante de la HEAD, ouvre et clôt l’exposition avec un slogan évocateur et puissant : Futuros Emergentes (2025). Les caractères d’un bleu intense mêlés à la légèreté du blanc portent en eux le désir, la nécessité d’agir – individuellement, collectivement.

Ainsi, « Nouvelles Vagues » nous ramène à l’essentiel : l’individualité, le collectif, le geste, l’accueil. L’accueil de soi et l’accueil de l’autre. Nos corps, nos actions et nos mémoires résonnent au-delà des mers et des frontières, en connexion avec le monde. Futuros Emergentes, les cartes en main, le futur n’est plus à attendre. Il émerge, déjà : ici et maintenant.

 

© Marileni Vourtsi, Futurs émergents II, 2025, courtesy Analix Forever

 

Exposition jusqu’au 23 avril 2026.

Évènement lectures libanaises le 14 avril 2026.

Analix Forever, 10 rue du Gothard, 1225 Chêne-Bourg, Suisse