La rubrique « Édition » d’Art Critique explore des œuvres littéraires qui, sans relever de la théorie de l’art, produisent néanmoins une pensée de l’art, de l’œuvre ou du regard. En ce dernier jour du mois de la poésie 2026, nous publions quelques pistes de réflexion autour du poème L’Art de Théophile Gautier, un texte paru pour la première fois en 1852 dans le recueil formaliste Emaux et Camées. Dans ce dernier, appartenant maintenant au domaine public, son auteur plaide pour l’art pour l’art et pose les conditions de sa pérennité.
L’auteur : Théophile Gautier
L’écrivain Théophile Gautier (1811-1872) aime les arts. Dès la fin de ses études secondaires, il fréquente l’atelier du peintre romantique français Louis-Édouard Rioult. Cependant, très vite, après avoir découvert sa myopie et surtout Victor Hugo, il privilégie les Belles Lettres. Il écrit des nouvelles fantastiques, des romans, mais aussi des recueils de poèmes. Son attirance première pour les arts plastiques ne l’abandonne cependant pas. Il fait illustrer la deuxième version de son premier recueil de poésies, encore dans la veine romantique, par Célestin Nanteuil. En 1836, sollicité par Honoré de Balzac, il devient critique d’art au quotidien « La Chronique de Paris ». Il garde cette fonction en collaborant par la suite, et pendant très longtemps, à de nombreux autres journaux. Ses chroniques analytiques donnent souvent lieu à un propos général sur l’art tout en rendant compte, par un style inscrit dans l’époque, des sensations suscitées par les œuvres. Commentant le Rayon de Nanteuil au salon de 1848, il évoquera par exemple « un petit chef-d’œuvre de poésie ». Par son métier mais aussi par affection personnelle, il fréquente de nombreux artistes de la génération suivante, tels Puvis de Chavannes ou encore Gustave Doré qu’il associe au Comité de la Société nationale des Beaux-arts lorsqu’il en prend la direction en 1862.
Le poème : un manifeste formaliste
L’Art est un poème où les deux passions de l’auteur se combinent pour donner naissance à un manifeste concernant les arts plastiques et la poésie. Constitué de 14 quatrains hexasyllabiques, à l’exception du troisième vers comprenant seulement deux syllabes, cette pièce s’inscrit dans la nouvelle esthétique de Gautier qui abandonne le romantisme au profit du formalisme. Pour lui, chaque pratique artistique doit se recentrer sur sa discipline et jouer avec les contraintes que cette dernière impose. Le poète prend le parti de l’art pour l’art et joue la réussite dans une co-construction exigeante non seulement avec les propriétés inhérentes à la discipline choisie mais aussi en s’appropriant des sujets millénaires.
Pour l’écrivain, plus la spécificité du médium entraîne de difficultés, meilleure est l’œuvre produite. Sculpteurs, peintres et poètes doivent travailler leur matériau dans ce qu’il a de plus contraignant. Sculpter la glaise présuppose un investissement différent que celui exigé pour tailler le marbre de Carrare, et la pièce aisément produite ne résistera probablement pas dans le temps. Il en sera de même des poèmes qui répondent à la norme devenue routinière des alexandrins.
En peinture, cette conception, où l’idéal artistique est atteint par la rigueur formelle, se retrouve dans l’art moderne, par sa rupture avec les façons de représenter du Quattrocento. À l’époque où la peinture entre en concurrence avec la photographie, certains de ses traits distinctifs émergent dans la peinture moderne. Les exhortations du poète dans les strophes qu’il consacre à la peinture trouvent une résonance particulière dans ces évolutions. Ainsi, Gautier invite à quitter la fadeur de l’aquarelle pour atteindre le rendu de l’émail et accompagne en cela la naissance de la peinture moderne, de ses formes aux ses contours nets et couleurs franches.
Cependant, si dans son poème Gautier affirme l’importance de la prise en compte des particularités du médium dans l’art du XIXe en construction, il ne délaisse pas pour autant les sujets. Pour lui, ces derniers sont un tremplin pour atteindre non seulement la perfection mais aussi la postérité. Son argument est de même nature que précédemment. Certains sujets sont plus exigeants que d’autres, et il importe de choisir les plus coûteux car ils permettront à l’artiste d’aller au-delà de lui-même. Reprenant les grands classiques de l’histoire de l’art, il évoque, à travers « les queues des sirènes qui se tordent », la mythologie classique et, à travers « la vierge et son Jésus », la Chrétienté. Les figures imposées présupposent des compétences, du travail pour les maximiser, mais aussi un type de créativité retenue dans un espace contraint.
Les grands récits constituent moins un répertoire de sujets qu’un champ d’épreuves. En s’y confrontant, l’artiste engage à la fois la résistance du médium et celle des formes héritées. C’est de cette double contrainte que dépend, pour Gautier, la possibilité même de la postérité.
