Maylis Besserie, La nourrice de Francis Bacon

Maylis Besserie, La nourrice de Francis Bacon
Détail de la couverture de La nourrice de Francis Bacon de Maylis Besserie, édition Folio, 2025.
À voir

Spécialiste en psychologie sociale du langage, Marie Carcenat s’intéresse aux représentations des acteurs du monde de l’art et de leurs rapports véhiculés par la littérature. Aujourd’hui, elle analyse la figure d’un peintre figuratif non narratif et ses relations avec une néophyte décrite par Maylis Besserie dans son livre La nourrice de Francis Bacon.

Maylis Besserie, productrice d’émissions de radio, émerge en littérature en obtenant en 2020 le prix Goncourt du premier roman avec Le tiers temps. Après s’être attachée à la vie de Samuel Beckett en maison de retraite, dans La nourrice de Francis Bacon, livre récompensé par le prix des écrivains du Sud en 2023, elle réitère son intérêt pour la mise en contexte d’un moment de vie, en s’intéressant, cette fois, à un grand peintre. L’ouvrage est structuré en mini-chapitres, alternant récits de Nanny et tableaux de Bacon.

Nanny et la vie de Francis

Nanny est la nourrice de Francis. Elle a été choisie par la famille Bacon, temporairement installée en Irlande, pour ses origines anglaises. Cette appartenance suffit à la mère, très préoccupée par sa vie mondaine. Nanny est une ancienne bonne, fonction de statut inférieur à celui de nourrice dans la domesticité de l’époque. Elle peut ainsi garder, de façon crédible, son franc-parler de femme qui ne s’en laisse pas conter et l’usage populaire de sa langue. Elle peut aussi aimer, sans susciter la moindre jalousie maternelle, les enfants qui lui sont confiés.

Attachée plus particulièrement au petit Francis, qui le lui rend bien, la voix de Nanny témoigne de la vie de l’artiste, à travers un regard assuré, bienveillant et dépourvu de culture artistique préalable. La période rapportée s’étend de la prise en charge du petit enfant à l’exposition de l’artiste au Grand Palais de Paris en 1972, moment quasi concomitant au décès de la nourrice.

Dans une première partie, Nanny assiste impuissante et révoltée aux sévices qu’un père autoritaire inflige à son protégé jusqu’à son quasi-bannissement. Francis s’éloigne alors physiquement de sa gardienne, mais maintient un lien épistolaire fort. Ses premiers pas d’adulte libre n’échappent donc pas à sa nurse. Francis est homosexuel à une époque où cette orientation sexuelle est mal vue. Il se met en danger.

Devenue vieille, Nanny finit par le rejoindre. Dans la seconde partie, moment où elle partage à nouveau la vie de l’artiste, cette fois émancipé, elle devient le témoin privilégié tant de sa vie intime que de son travail. Elle grommelle souvent car elle voudrait protéger Francis des coups qu’il recherche auprès de ses compagnons. En ce qui concerne la peinture, elle ne la comprend pas, mais voit ce que la réalisation de certaines toiles coûte à l’artiste.

Enfin, en troisième partie, c’est de l’au-delà qu’elle s’immisce entre son Francis et ses deux derniers amants de l’époque. Peter et Georges, aux postures si contrastées, signent l’évolution de Bacon, et le rôle de la peinture dans cette évolution. Selon Nanny, il est sauvé, elle peut le quitter.

Bacon et ses tableaux

Dans le livre, Francis ne parle pas. Il peint et ses tableaux, présentés dans un ordre non chronologique, accompagnent les scènes que rapporte Nanny. Une seconde voix place le lecteur face à une vingtaine d’œuvres, le plus souvent en pleine réalisation. L’artiste, scruté dans sa manière de faire, est également abordé à travers sa technicité.

Bacon se veut figuratif. Il choisit de rendre compte de la réalité mais sans reproduire, à l’instar de la photographie, l’apparence des objets du monde. Pour ce faire, il privilégie l’impact que la représentation des objets produit.

Son principal motif est l’humain, non pas l’humain évanescent, mais des humains en chair et en os, incontournables. Dans la lecture qu’en propose l’autrice du roman, pour frapper le regard, les déformations du réel que le peintre propose rejoignent le pire.

Les tableaux de Bacon scandent les phases tragiques de sa vie, telle que nous la présente Nanny. Mais, au-delà du sujet de la peinture, le traitement des motifs renforce leur présence.

La palette de Bacon donne vie aux modèles entrepris. La « bouillie » qui les couvre vise à rendre leur chaleur, l’élasticité de leur peau, et même souvent, comme dans Autoportrait (1971), les nuances colorées des coups reçus : « moirure de la peau boursouflée », « luisant de la trogne meurtrie ».

Au travail sur la substance du motif se rajoute la prise en charge de sa densité. Les personnes présentées, grâce à des encadrements géométriques, acquièrent du volume.

Sur les deux panneaux latéraux de Triptyque inspiré par le poème « Sweeney Agonistes » de T.S. Eliot (1967), deux prostituées nues gisent sous une cage. « À nouveau le tapis vert criard, la cage translucide, le lit de bois circulaire ».

En général, la présence des personnages est renforcée à la fois par la vacuité des décors environnants et par la présence de formes qui, comme le signifie le texte « Francis », dans Peinture 1946, semblent « surgir de la toile ».

À l’instar du parapluie dans ce dernier tableau, les motifs accessoires sont généralement contemporains. Situant l’action dans un monde connu, ils en renforcent la concrétude.

Au-delà du rendu du motif, Bacon s’attache aussi au mouvement pour jouer sur l’intensité du ressenti. Il est parfois directement suggéré, comme dans le dernier personnage de Trois personnages dans une pièce (1964). « Tu admires son profil, sa beauté qui s’entortille, tourne sur elle-même, mue par une force étrange ».

Il joue aussi sur l’équilibre précaire ou contre-intuitif des motifs, comme dans After Muybridge – Woman Emptying a Bowl of Water and Paralytic Child on All Fours (1965). Dans ce tableau « transformé en piste de course d’hippodrome », la position de l’enfant « attaque les nerfs » et l’eau de la cruche défie les lois de la gravité.

Les chapitres « Francis » insistent aussi sur la touche propre à Bacon, sur sa façon rapide et définitive d’avancer dans la réalisation de ses tableaux. Les onomatopées (« crac », « clac », « schlack »), comme l’accumulation des verbes d’action, rendent compte de la sauvagerie des coups de pinceau qui bousculent brutalement la composition première.

Chez Bacon, la toile se réalise pas à pas. Il y a bien une idée première, par exemple, dans Personnage dans un paysage (1945) : comme le suggère le texte, le peintre choisit de faire le portrait d’Éric. Sur le sol de l’atelier, au milieu du désordre ambiant, il y a une photographie de cet ami. Elle ne sert pas de modèle à l’artiste, c’est seulement un document qui va l’aider dans sa tâche.

Au début, il y a bien un portrait, mais, considéré comme raté, il est recouvert de noir, un buste décapité apparaît, une autre image émerge, se déroule, permet de reconfigurer la tête, la déploie au gré des effets plastiques…

Peintre du réel, Bacon enrichit sa composition du monde de la toile telle qu’elle se présente au moment même de sa réalisation. C’est peut-être parce qu’il intègre ce qu’il appelle des « accidents » dans ses réalisations que Bacon refuse d’être qualifié d’expressionniste, contrairement à Rebeyrolles, qu’il semble, malgré lui, avoir influencé.

Un roman

Bien que biographique, le livre est avant tout un roman, à travers lequel l’autrice tente de rendre compte tant de la connotation violente des œuvres de Bacon que de leur qualité plastique si singulière.

Donnant la parole à la nurse, et donc autorisée par ce rôle, l’écrivaine choisit l’angle psychologique. L’enfant battu prend goût aux sévices qu’il apprend à désirer jusqu’à ce qu’un retournement malchanceux devienne l’amorce d’une possible évolution vers des relations intimes apaisées.

Pour les tableaux, dans une sorte d’appropriation du fonctionnement mental du peintre, l’écrivaine les commente à travers une succession d’actions objectivées. Chacun révèle une ou plusieurs spécificités de ce peintre du réel, l’expression des couleurs donnant lieu à des métaphores très suggestives.

Bacon était un grand peintre qui trouve, malgré ce que Nanny considère comme sa vulnérabilité, une place dans l’histoire de l’art. Le livre de Maylis Besserie donne incontestablement envie de non seulement rechercher les œuvres commentées, mais aussi d’approfondir plastiquement leurs particularités d’emprises plastiques.

 

Maylis Besserie, La nourrice de Francis Bacon, Paris, Gallimard, 2023, 256 p.