Pour cette nouvelle thématique d’Art Critique, Adrien Abline donne la parole à des artistes entretenant une relation tumultueuse au rituel de l’exposition. Ils ont fait le choix d’en produire, d’en scénariser ou de penser leurs œuvres comme telles. À eux maintenant de revenir sur une exposition marquante (pour de multiples raisons) et de répondre à la question : qu’est-ce qu’une bonne expo ? Son invitée aujourd’hui est l’artiste Céline Le Guillou.
J’ai récemment eu la chance de visiter l’exposition d’Alina Szapocznikow, Le langage du corps, au musée de Grenoble. C’est un musée particulièrement agréable que je fréquentais surtout lorsque j’étais étudiante à l’ESAAA. C’est la première fois que j’ai l’occasion de découvrir le travail de cette artiste à travers une rétrospective, et quelle ne fut ma surprise de découvrir la grande diversité d’œuvres présentes dans chacune des pièces de l’exposition. Cette dernière, organisée de manière chronologique, nous offre une plongée dans ce qui est une mise à nu du corps de l’artiste, à travers une multitude de techniques et de matières.

À mesure que je parcours les différentes salles, ce corps entre en résonance avec le mien. Je suis captivée par la présence singulière des œuvres qui me regardent en même temps que je me connecte à des parties de moi-même à travers ces fragments de chair qui soudain semblent m’appartenir. Ainsi, mon buste s’immerge dans une marée de mousse polyuréthane, ma bouche transparente s’érige en haut d’une tige qui diffuse de la lumière, mon cuir se détache de ma chair et s’étale sur des fonds monochromes, les plis de mon ventre se minéralisent dans un immense bloc de pierre. Les atomes dont je suis constituée se mettent à exister à d’autres endroits. De toute évidence, je partage avec l’artiste cette même appétence pour la matière molle, malléable, en la simulant ou en la pétrissant sous la main qui serre, où elle se met presque à parler toute seule. Pour elle comme pour moi, je sens que c’est comme pour se rapprocher de la vie en train de se former, pour essayer de mieux la comprendre. De ces formes qui en découlent, une interaction se produit ; elle est rendue possible grâce au caractère universel de la croissance, de la reproduction, de la dégénérescence puis de la déliquescence du corps. Une forme est amenée à se métamorphoser, à retourner dans l’informe, ce n’est qu’une question de temps.

Au fil des différentes salles, je découvre sa vie, semée d’événements tragiques, et l’appréhension de son propre corps sous un angle sculptural, qui agit comme un antidote. Un long dialogue qui autorise l’intime à se déployer dans l’espace, sans contraintes. Le tabou, l’abject, ce qui a priori ne regarde personne, éclate ainsi au grand jour, et vient infuser notre inconscient collectif. Je retrouve ici cette approche du geste créateur empirique, heuristique dirait Didi-Huberman, comme une quête qui trouve son sens dans l’action et dont je me sens proche. Je pense à Victor Hugo et à son idée de la formation des formes, qui viendraient du dessous, qui apparaissent et disparaissent, oscillent entre visible et invisible ; une constante métamorphose aux frontières du réel. Une intériorité qui se déploie à travers le geste, et qui habite la matière, remettant ainsi en question le dualisme objet/sujet. Je pense aussi à Clarice Lispector, dont l’écriture est comme une substance informe jaillissant du chaos et qui hésite à s’incarner en quelque chose d’identifiable, comme pour rester dans une instantanéité qui met le moi à distance ; une approche que je retrouve dans le travail d’Alina Szapocznikow. C’est un décloisonnement qui cherche un moyen de rassembler des fragments isolés les uns des autres, qui s’ignorent. Le moi, le sujet sont mis au second plan pour tenter de faire apparaître la part imperceptible, invisible du monde.

Je ressors du musée traversée par un mélange d’apaisement et d’excitation qui me donnent l’impression de flotter. Comme si des endroits cachés et isolés les uns des autres, dont j’ignore moi-même l’existence, étaient entrés en communication. Qu’ils s’étaient murmurés des secrets qui appartiennent à la sensation comme pour donner une place à ce qui ne peut exister ailleurs. Comme pour nous rappeler qu’une croissance peut être désordonnée, et qu’une destruction peut être organisée. Que le dehors est un dedans, et le dedans un dehors. Aussi, je ressens cette envie irrépressible de retrouver mon atelier et de me mettre au travail. D’enfanter des formes à mon tour, comme si cette pulsion de création était contagieuse.
Pour répondre succinctement à la grande question qui m’a amenée à cette réflexion, je pense tout simplement qu’une bonne exposition donne envie de créer. Elle nous remplit d’une énergie qui vient unifier toutes les aspérités de notre intériorité, comme après une longue séance de méditation qui serait emplie de phénomènes absolument singuliers, que l’on rencontrerait pour la toute première fois. Elle alimente notre imaginaire à des endroits que l’on ne soupçonne pas, pour refaire surface là où l’on ne s’y attend pas. Surtout, je pense qu’une bonne exposition remet en perspective notre grille de lecture de la réalité en nous proposant une nouvelle manière d’être au monde.

Née en 1994, Céline Le Guillou réside et travaille actuellement en Normandie, dans la Manche. Attentive à ce qui se joue dans l’atelier, à l’acte de création en tant que tel, sa démarche est sous-tendue par l’attention donnée aux matériaux qu’elle mobilise. Elle tend à donner corps à la métamorphose, au transitoire, à l’invisible, tout en cultivant un entre-deux situé à la frontière entre l’inerte et le vivant, l’attractif et le répulsif. Elle a notamment présenté son travail au CAC Passerelle (Brest, 2022), à Minoterie21 (Peillac, 2023) ou encore à la Galerie Panis (Rouen, 2024). Elle est lauréate du prix Art Norac en 2023, ce qui lui offre l’opportunité d’une première expérience à l’international, à l’Instituto Inclusartiz (Rio de Janeiro). En 2026, elle profitera d’une résidence suivie d’une exposition à l’Usine Utopik (Tessy-sur-Vire).
