Spécialiste en psychologie sociale du langage, Marie Carcenat s’intéresse aux représentations des acteurs du monde de l’art et de leurs rapports véhiculées par la littérature. Aujourd’hui, elle analyse une forme d’ascension sociale par la peinture imaginée par Pierre Michon dans sa nouvelle Le roi du bois.
Le roi du bois : une ascension sociale par la peinture
L’histoire se situe au XVIIe siècle. Le narrateur, gardien de porcs et ramasseur de glands, aperçoit, au hasard d’une traversée de son territoire par un carrosse « princier », une dame se soulager. Il n’est pas de la même étoffe que la jeune femme mais s’autorise à rêver. Non pas d’elle, mais du spectacle auquel l’homme qui l’accompagne a quotidiennement accès. Gonflé de désir, il est prêt à devenir ce qui aujourd’hui se nomme « un transfuge de classe ». Un autre hasard, pas si hasardeux, lui en offre l’opportunité. Un compatriote, ayant dû quitter sa région pour cause de pauvreté, a pu devenir peintre et l’invite à suivre sa voie. Le héros du livre, poussé par ses ambitions libidineuses, accepte de devenir son assistant. Néanmoins, déçu par le monde de l’art, il devient connétable. Au sommet de sa réalisation sociale, pour pouvoir en profiter pleinement, il éprouve le besoin de redevenir lui-même.
Au fil des pages, à partir de scènes projetées en images, Michon, comme dans les Onze, fait vivre au lecteur la complexité sensible des relations sociales.
Claude le Lorrain et le modèle historique du peintre pauvre
Le peintre mentor est Claude, dit « le Lorrain ». Dans la vie, cet artiste a eu le même parcours que celui du personnage du livre. De placements en placements, de petits métiers en petits métiers, Claude Gelée a fini par devenir un des grands maîtres du paysage. D’autres Lorrains comme lui, tels Didier Barra ou François de Nome, connus sous le nom collectif de Monsù Desiderio, ont emprunté le même chemin. À cette époque, la peinture permettait à certains d’échapper à leur condition, même s’ils n’atteignaient pas tous la notoriété. En devenant assistant d’un artiste reconnu, en préparant ses couleurs et ses toiles, en intervenant de plus en plus sur le tableau final, des jeunes pauvres pouvaient à leur tour devenir peintres. Claude le Lorrain, une fois installé, a, lui aussi, comme dans le livre, partagé son métier avec l’un de ses aides. Le nom du héros de l’histoire, Gian Domenico Desiderii, est certainement un hommage à ce jeune protégé qui, après sa formation, a pu exposer en son nom plusieurs de ses propres œuvres.
Peinture et déplacement de classe au XVIIe siècle
L’amélioration statutaire offerte dans ce temps-là par la peinture ne suivait pas une progression linéaire et ce sont ces nécessaires pas de côté que Michon s’applique à mettre au jour. Dans le village du héros, les riches paysans avaient plus que les gueux, mais à y regarder de près, comme le souligne l’auteur, ils partageaient une même réalité ; ils avaient plus, mais ce plus se situait sur la même dimension. Par contre, l’accès à l’art ouvrait aux mal-lotis désireux de quitter leur condition un saut dans une nouvelle réalité. Pour les infortunés ambitieux engagés par les peintres, la catégorie à rejoindre n’était pas celle des dominants avec leur pouvoir d’exploitation des dominés mais celle d’une élite qui, a priori, ne percevait pas de différence parmi ceux, bien que majoritaires, qui n’en faisaient pas partie.
Cette ascension sociale, différente de celle engagée par l’école républicaine, Michon l’inscrit dans la relation entre le Lorrain et son héros qui viennent du même lieu. Pour l’auteur, les groupes sociaux du passé se rejoignent dans leur appartenance territoriale commune. Le héros suit le Lorrain qui, en faisant appel à lui, ne prend aucun risque pour son art. Tous deux sont Lorrains et c’est dans cet endroit qu’ils se sont construits. Sans en être conscients, ils ne peuvent que partager le même regard sur le monde. Chez le Lorrain, le paysage l’emporte sur les petits hommes qu’il y intègre. Quant à la structure assez répétitive de ses tableaux, elle inscrit souvent dans l’espace la différenciation sociale à laquelle l’ancien gardien de troupeau a voulu échapper.
Art, pouvoir et désillusion chez Pierre Michon
Michon n’arrête pas là sa fine connaissance des rapports intergroupes. Son héros est déçu par le monde de l’art qui, empêtré dans ses luttes d’écoles, ne peut lui donner accès à l’élite convoitée. Des affinités d’artistes se nouent, des clans s’affrontent dans la reconnaissance de leur propre valeur. Gian Domenico Desiderii, déçu, ne veut pas prendre parti. Il déserte cette nouvelle fracture relationnelle. Fidèle à ses objectifs, il continue à se rapprocher de la minorité convoitée. L’auteur le fait réussir. Il obtient un poste de pouvoir et jouit de ses avantages. Cependant, cela n’en fait pas un fat. Le personnage, en bon « Lorrain », demeure lucide. Même connétable, il reste un vassal et ne sera jamais prince.
Quand le regard esthétique remplace la conquête sociale
Pour sortir de la répétition ennuyeuse des déterminismes sociologiques, Michon livre à son héros la clé d’une résilience productive. Comme ce vieux fou de le Lorrain qui, malgré les chapelles prosélytes, s’acharne dans sa recherche de la lumière, Gian Domenico Desiderii va rester artiste et produire un nouveau type de tableaux dans sa nouvelle fonction. Le héros redevient lui-même et jouit du présent. La nature est sa toile. Son regard d’esthète lui permet de sélectionner les cadres et de créer des compositions avec les petits personnages qu’il dirige effectivement. Il les insère dans les paysages qu’il traverse et, certains mauvais jours, il peut même produire des œuvres en adéquation parfaite avec sa rancœur.« Les galops ne frapperont jamais assez la terre », écrit l’auteur, peut-être en écho à la leçon infligée par Muybridge aux peintres du XIXe siècle, lorsque ses séries photographiques révélèrent que le cheval au galop ne « vole » pas, contrairement à ce que la peinture avait longtemps laissé croire.
Au-delà de sa pertinence scientifique, Le roi du bois n’est pas un traité de psychologie sociale. Il s’agit bien d’un roman écrit avec style qui permet au lecteur, grâce au pouvoir des mots, de visualiser de nombreux tableaux aux évocations si prégnantes qu’elles lui donnent souvent envie d’en rechercher des traces dans certaines œuvres picturales. À savourer.
Pierre Michon, Le roi du bois, Verdier, 1996, 56 p.
