Anish Kapoor, une idole pour « Homo Festivus »

Anish Kapoor, une idole pour « Homo Festivus »
Tribunes

Le Vantablack n’est pas une couleur, puisqu’il s’agit du noir le plus profond jamais synthétisé par l’homme. Obtenu à partir de nanotubes de carbone serrés les uns contre les autres, comme les arbres d’une forêt, le Vantablack absorbe la lumière à 99,965%. Mis au point en 2012 par l’entreprise britannique Surrey Nanosystems, ce noir presque parfait a des applications dans les domaines de l’optique, de l’aérospatiale et de l’armement. Depuis 2016, le britannique d’origine indienne Anish Kapoor a décidé d’étendre son usage au domaine de l’art. Ce fait pourrait paraître anecdotique ; il est pourtant révélateur de deux tendances profondes : la financiarisation de l’art et le primat de la sensation sur la sensibilité.

L’histoire de la peinture est pour une part celle de la recherche de nouveaux pigments. Mais Anish Kapoor ne s’est pas contenté d’être, dans cette logique, le premier à utiliser le Vantablack ; il s’en est assuré l’exclusivité, privant tout autre artiste du droit de s’en servir. À la différence d’Yves Klein, qui avait demandé au marchand de couleurs Édouard Adam de créer pour lui un bleu profond, l’International Klein Blue (IKB), bleu dont il avait déposé la formule à l’Institut national de la propriété industrielle en 1960, Anish Kapoor s’est contenté de négocier avec succès le monopole d’exploitation d’une couleur avec son fabricant. Il n’a rien inventé, rien déposé. Il s’est comporté en chef d’entreprise soucieux de s’assurer une prééminence sur son marché, comme il se comporte depuis longtemps en chef d’entreprise en délégant à d’autres la réalisation des installations dont il a l’idée. Si sa démarche choque, c’est qu’elle nie le fondement même de la création, qui est la liberté, et qu’elle le nie avec cynisme. Pour Anish Kapoor, l’art est un marché comme un autre.

La première victime de l’opération est ce sans quoi il ne saurait y avoir de processus artistique : le regard. Depuis des siècles, l’œil de l’artiste discerne dans la matière la promesse de l’œuvre, tandis que celui du regardeur scrute dans l’œuvre les qualités et les intentions du créateur. Avec le Vantablack, l’oeil est dérouté, égaré – mais il ne s’agit pas de ces égarements que provoquent les trompe-l’œil, les anamorphoses, les rubans de Moebius… Il ne s’agit que d’un effet de perte, et même de « perte sèche », comme on dit. Puisqu’un objet recouvert de ce noir ne réfléchit plus la lumière, il est impossible d’en discerner la forme. Une masse opaque s’impose à l’observateur et lui refuse le loisir du libre examen. Il est en quelque sorte condamné à la sidération. Cette contrainte, voulue, assumée, en dit long sur le projet d’Anish Kapoor (qui n’est en l’espèce qu’un membre éminent d’une nombreuse corporation).

Cloud gate Ventablack lede

 

Le fabricant d’art, ici, ne souhaite pas que le regardeur, traité comme un client dans une boutique, puisse exercer le meilleur de ses facultés. Au contraire, comme le badaud doit acheter à tout prix, le visiteur de la galerie ou du salon doit acquiescer sans restriction. L’interrogation rationnelle n’est pas la bienvenue. Et moins bienvenu encore l’exercice de la sensibilité. Le système des Beaux-Arts, en mettant en avant le double critère du dessin et de la couleur, appelait en somme au jugement de goût, c’est-à-dire à l’activation d’une sensibilité éclairée, formée par la pratique de la comparaison et la connaissance au moins indirecte d’un canon, passées au prisme de tropismes personnels. Une forme noire Vantablack ne saurait se prêter à une si patiente approche. Elle fait présence, sans doute, mais ne représente rien. Elle impressionne, d’emblée, pour des raisons extérieures, et tout est dit dès le premier instant, sans perspective de dialogue avec l’œuvre dans la durée. La saisie se joue dans un acte immédiat de perception massive et indistincte. En vérité, qu’y a-t-on gagné ?

Si la représentation est amie de la subtilité, la pure sensation, voire le sensationnel, font le jeu du facile – du trop facile. On pense à cet homme de goût qui écoutait un designer à la mode vanter les formes « sobres » de sa dernière création et qui ne put s’empêcher de laisser échapper : « ce n’est pas sobre, c’est indigent » ! Derrière la revendication d’accessibilité se cache trop souvent un mépris du public, que l’on juge (bien à tort !) incapable d’apprécier une structure élaborée. À vrai dire, l’ignorance est bien davantage du côté de ceux qui proposent des œuvres sans passé ni avenir parce que le dialogue avec le canon, fût-il conçu sur le mode de la contestation, fatigue leur paresse. Le rapport au temps que François Hartog a analysé sous le nom de « présentisme » joue ici à plein. Un certain art, qui n’a plus d’histoire mais qui se contente de faire des manières, semble destiné à cet homoncule gonflé à l’hélium, définitivement étranger au « poids de l’amour » augustinien : celui dont Philippe Muray a scellé le destin en le baptisant homo festivus.